Théâtre / Sonka, ou le mentir vrai

J’ai vu récemment au Théâtre de la Cité un très beau travail théâtral, Sonka, qui m’a, sur le moment, interloqué. Non par l’écriture – une langue précise, maniant saveur et humour – ni par le sujet, captivant, en même temps – comme dirait l’autre – dans l’introspectif et dans l’extériorisation. Mais, au solde de tout compte, apparemment  non ci capisce niente .  Et puis je me suis rappelé cette phrase de Jouvet : Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir.

Bon. Quid ? Au commencement, des faits véridiques. Quoique… Peut-être words, words, words…  Peut-être que, au commencement, était le verbe et non les faits? Va savoir. Nous sommes en Russie. La ci-devant Sonka, pendant féminin d’Arsène Lupin ou de Fantômas, célébrée par une légende urbaine, est une héroïne russe dont la saga criminelle, journalistique et littéraire se déroule à la toute fin du 19ème siècle.
Réel ou fiction ? En effet, une certaine Sophie Blüvstein, accusée par le tribunal tsariste de Moscou d’être la redoutable Sonka, a été condamnée en 1886 à la déportation au bagne de Sakhaline. C’est là qu’elle va croiser Anton Tchekhov, venu en tant que médecin enquêter sur la condition des bagnards et des « relégués »
 Sonka est devenue une légende. Malgré son exceptionnelle agilité à délester les grands de leurs diamants en se faisant passer pour une dame de la Haute et son talent à glisser entre les mailles du filet, La Main d’Or finira au bagne, condamnée à y expier ses péchés jusqu’à sa mort.
Si la légende est plus belle que l’histoire, écrivez la légende, disait John Ford. Je ne peux m’empêcher d’évoquer le personnage d’Irma Vep, dans la série de Louis Feuillade, Les Vampires. Ici tout commence par une fiction, mais l’actrice qui interprétait Irma Vep (anagramme de vampire), Musidora, a été pour toute une génération assimilée à son personnage, aidé en cela par les surréalistes (nous sommes dans les années 20).
Si j’effectue tous ces prolégomènes, c’est pour mieux se situer au cœur de l’œuvre. Quand je parle d’œuvre, j’entends le complexe – c’est à dire un tout comprenant un certain nombre de parties interconnectées ou reliées mutuellement- le complexe, donc, texte-mise en scène. Il n’y pas cette sempiternelle rengaine« la mise en scène est fidèle au texte », mais – et c’est très rare mais ça se trouve, la preuve ici-  texte et mise en scène sont en phase, en symbiose, à l’unisson. Le texte EST cette coexistence entre ce qui relève de la réalité et ce qui relève de l’imaginative. Mais le fictif, s’il n’est pas le vrai, n’est pas non plus le faux.
Egalement il EST cette confrontation de deux temporalités. Nous sommes en même temps – comme dirait  l’autre – et dans le moment de l’historicité des faits, avérés ou supposés, et dans celui de la rencontre, au bagne de Sakhaline, de « la » Sonka et d’Anton Pavlovitch. Pour diverger sur la littérature, ce texte, mais aussi sa mise en scène, m’évoque, plus que Tchékov, l’univers d’un Boulgakov. Je pense à la concomitance du réel et du merveilleux dans Le Maître et Marguerite, je pense à la mise en scène de ce roman dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, en juillet 2012, par Simon Mc Burey.
Texte et mise en scène sont de Valerya Budankovka et de Claude Boué. La première a écrit et mise en scène Karenina Anna, déjà vu au Théâtre de la Cité. Quant au second, conteur,  dramaturge, metteur en scène et comédien, c’est par lui que tout a commencé, puisque mon premier article de théâtre concernait une pièce intitulé Un jour les vieux, avec et mis en scène de…. Claude Boué. C’était dans les années 90, c’était à la MJC Gorbella. Fin de la séquence « oldies but goldies ». Je crois que si l’art du théâtre n’existait plus, beaucoup de gens de théâtre trouveraient autre chose à faire… Sauf Claude. Il signe la lumière, et c’est un spectacle en soi. A tout le moins un langage. Remarquable est la direction d’acteur. Elle est en même temps (encore !) dans la libération émotive et dans l’ultime précision. Si c’était une musique, cela serait du Bach.
Quant au jeu de Tatiana Todevia, j’ai le sentiment qu’il jaillit de lui-même .Mais aussi chacune de ses actions de jeu est la résultante de tout ce qu’elle vient d’effectuer. Elle ne peut qu’effectuer ce déplacement, qu’entamer tel geste, exprimer telle émotion. Mais en même temps –comme dirait l’autre – ce geste se trouve être la résultante de tous les autres et paraît jaillir ex nihilo. Elle est jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années. Oui, c’est de moi.
Au théâtre, le rôle peut-être le plus ingrat est celui du comédien dont le texte est justement de n’en avoir aucun, dont « l’occupation du territoire », du fait même de son mutisme, est limitée à sa presque plus simple expression. Il ne doit pas gêner l’attention – la tension- que le public porte aux protagonistes – en l’occurrence la- mais il doit exister, puisqu’il est un personnage. C’est le défi que remplit avec réussite Eric Guyonneau, en docteur Tchékhov. Eric fait partie de la – allez, soyons généreux- dizaine d’acteurs à Nice qui ont quelque chose à dire, dire ne signifiant pas forcement  parler.

Jacques Barbarin

 

Sonka Texte et Mise en scène : Valeriya Budankova/ Claude Boué
Avec : Tatiana Todieva, Eric Guyonneau
Décor : Henri Ferrari (Avec l’aimable complicité de la Cie Voix Public)
Costumes : Aurore Lane
Graphisme : Anne-Claire Gourmelon
Photographie : Valeriya Dzhavadyan
Maquillage : Dariya Novikova

 

 

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