SIC / Diamantino, objet filmique frappadingue

Avec Diamantino, nous tenons très certainement notre premier coup de cœur de la Semaine de la Critique.

Un film d’un culot incroyable, maniant le kitsch le plus outrancier avec une aisance à couper le souffle. Et capable dans la foulée d’une satire politique qui sous couvert de grotesque ne mâche pas ses mots. La trilogie des Mille et une Nuits est passée par là et même si Diamantino n’ambitionne absolument pas de jouer dans la cour de Miguel Gomes, on finit par se dire qu’ avec sa discrétion et sa retenue légendaires, le Portugal produit sans crier gare des énergumènes capables des plus folles audaces. D’ailleurs, lors de la présentation du film,  Gabriel Abrantes a cité parmi ses influences à la fois « Candide » et  « Au hasard Balthazar ». Le jeune homme n’a pas froid aux yeux.

Diamantino se présente en fait comme un conte dont le héros est une sorte de « ravi » couvé par un père aimant et tyrannisé par deux sœurs à côté desquelles celles de Cendrillon sont juste de sympathiques chipies. Diamantino qui donne son titre au film est un footballeur mondialement connu qui marque des buts de légende.  Personne ne s’explique sa réussite étonnante. Lui raconte simplement qu’au moment décisif, le  gazon et les autres joueurs disparaissent , le stade est  envahi par des nuages roses sur lesquels flottent de gigantesques chiots à poils longs . Couché noir sur blanc sur le papier, ça a l’air complètement ridicule, et ça l’est ! Mais les deux réalisateurs ont le courage de leur délire et/ou l’inconscience de la jeunesse et ne s’arrêtent pas à mi-chemin. Ils nous gratifient non pas d’un simple plan qui illustrerait ce que Diamantino est en train de raconter en voix off, mais de toute une scène, avec la course folle de Diamantino slalomant dans le rose entre les mega-peluches jusqu’au but final. Le film est lancé. Je ne sais pas combien de secondes ça a duré, mais nous sommes littéralement soufflés.

La puissance du film réside justement dans son côté bluffant qui dépasse toujours largement ce à quoi on pourrait s’attendre. Il faut savoir que  Diamantino est d’une naïveté confondante  (cf Candide ). Il est de fait considéré comme débile par à peu près tout le monde. Mais le film prouvera qu’il n’est pas si niais, loin de là.

C’est là que l’actualité s’invite au programme et que le film développe une verve satirique qui est une charge à boulets rouges contre le nationalisme rance de la droite extrême (portugaise en l’occurrence, mais ça pourrait être n’importe où) sur fond de migrants à la dérive sur l’océan. Les spots de campagne électorale sont franchement hilarants, avec l’inévitable retour du roi Sébastien dans la vie politique du pays. D’ailleurs Diamantino s’appelle Matamouros (Pourfendeur de Maures, mais c’est un nom de famille qui existe réellement aujourd’hui encore en Espagne et au Portugal)…

Et si vous ajoutez encore la veine futuriste avec une utilisation drolatique de l’imagerie médicale numérique à des fins d’expérimentations douteuses, vous comprendrez que ce film déborde de toutes parts.

Sans oublier ce qui constitue l’intrigue principale à savoir une enquête menée par une intrépide agente du fisc portugais pour débusquer les comptes offshore de la famille !

Bref, Diamantino est de loin l’objet filmique le plus frappadingue de la sélection et probablement de toute la programmation cannoise 2018. Quelle délicieuse surprise !

 

Sauvage de Camille Vidal-Naquet présenté aussi à la Semaine de la Critique serait, selon Charles Tesson, le sélectionneur, une rencontre entre le Marquis de Sade et Maurice Pialat. La formule a du vrai tant la caméra de Vidal-Naquet possède cette proximité chaleureuse et cet amour des personnages qui caractérisaient Pialat. Le réalisateur, lui, a parlé de tendresse et effectivement Sauvage réussit à imprégner de tendresse un monde d’une brutalité rare où Éros et Thanatos se conjuguent à l’infini.

 

Sauvage explore le monde de la prostitution masculine, soutenu par une forte dimension documentaire. Le réalisateur a passé près de trois ans à filmer régulièrement ces jeunes hommes du Bois de Boulogne et ça se sent. Son film sonne vrai. Et il réussit surtout l’exploit de n’être jamais voyeur, ce qui, au vu du sujet et du nombre de scènes de sexe qui se succèdent au fil des clients, n’était pas gagné d’avance.

Camille Vidal-Naquet a choisi un montage classique qui reflète au plus prêt le quotidien de ces hommes qui refusent de dire leur nom, alternant scènes de racolage qui peuvent virer au règlement de comptes, scènes de baise et scènes de défonce, individuelles et collectives. Le tableau est noir, même si le réalisateur prend soin de glisser ça et là des moments de respiration, comme la scène récurrente du vol des pommes à l’étalage avec son marchand en colère. Mais cela pèse bien peu, face au crack et à la violence. Malgré tout, Leo, magnifiquement incarné par Bernard Marital, marche comme s’il touchait à peine le sol, la tête dans son rêve d’amour malgré la crasse, la maladie ou les coups qu’il prend au hasard des passes. À l’opposé de son pote de galère qui rêve d’ailleurs, d’argent et de femmes, (Éric Bernard est excellent dans le rôle de ce prostitué), Leo n’a même pas l’air de penser que les choses pourraient être autrement. Juste peut-être qu’il pourrait tousser un peu moins s’il trouvait un médecin prêt à lui donner des médicaments.

La relation entre les deux hommes est très belle, toute en délicatesse et même en pudeur dans cet univers de frénésie sexuelle. C’est vraiment là que le réalisateur excelle, dans cette capacité à faire surgir la retenue et la poésie là où il est presque impossible de l’imaginer.

Cela dit, malgré toutes les qualités du film, le cinéaste semble trop fasciné par son sujet et donc prisonnier de ce  cadre oppressant . La progression dramatique est trop ouvertement  liée à la spirale de scènes de plus en plus hard. C’est un choix de mise scène plutôt conventionnel pour un sujet qui ne l’est pas et c’est un peu dommage. Mais n’oublions pas non plus que c’est un premier film.

 

Josiane  Scoleri

 

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