Cinéma / Je me souviens de… Henri-Georges Clouzot

C’est à Cannes, en mai 2017, lors du 70e Festival de Cannes, qu’a été lancée l’Année Clouzot, avec la projection, en avant-première, en copie restaurée, du Salaire de la peur

CiaoViva - HG Clouzot -Tournage Les Diaboliques
Henri-Georges Clouzot – Crédit photo : TF1 DA

À l’occasion du double anniversaire de sa naissance (à Niort, le 20 novembre 1907) et de sa mort (le 12 janvier 1977, à Paris), plusieurs manifestations rendent hommage à Henri-Georges Clouzot. Après Cannes Classics et le Festival Lumière à Lyon, la Cinémathèque française lui consacre à partir de ce mois de novembre une rétrospective ainsi qu’une exposition, Le Mystère Clouzot.
Par ailleurs, Arte propose trois soirées (voir détail ci-dessous), plusieurs de ses films ressortent dans les salles en copies restaurées et TF1 Studio édite un coffret DVD.

Je me souviens que l’action du Salaire de la peur se déroule en Amérique centrale, mais c’est pourtant en Camargue que le film a été tourné.
Je me souviens que Jean Gabin a refusé de jouer dans le film, que Charles Vanel était oublié après quarante ans de carrière, que Vera Clouzot tenait son premier rôle au cinéma et qu’Yves Montand n’était pas très chaud pour poursuivre une carrière d’acteur après l’échec des Portes de la nuit
Je me souviens que le coscénariste et dialoguiste Jérôme Géronimi, se nommait en fait Jean Clouzot. Le réalisateur avait imposé à son frère de prendre un pseudonyme.
Je me souviens que c’est avec Le Salaire de la peur (1953) qu’Henri-Georges Clouzot est devenu l’un des trois réalisateurs, avec Michelangelo Antonioni et Robert Altman, à avoir remporté les trois récompenses suprêmes que sont le Grand Prix du Festival de Cannes, Le Lion d’or de la Mostra de Venise et l’Ours d’or de la Berlinale.

CiaoViva HG Clouzot - Le salaire de la peur
au centre : Folco Lulli, Vera Clouzot et Yves Montand – Le Salaire de la peur  – Crédit photo : TF1 DA

Je me souviens qu’il aurait pu devenir marin, mais une légère myopie d’un œil lui a fermé la porte de l’Ecole Navale. Il s’oriente alors vers la diplomatie, mais s’essaie au journalisme, à Paris Midi et Paris Soir, avant de devenir secrétaire du chansonnier René Dorin.

Je me souviens qu’Henri-Georges Clouzot fréquente les milieux cinématographiques dès les début des années trente. Il se lie d’amitié avec Louis Jouvet, le journaliste et futur scénariste Henri Jeanson et il attire l’attention du producteur Adolphe Osso qui l’envoie aux studios Babelsberg de Berlin afin de superviser les adaptations françaises des films coproduits avec la UFA.

Je me souviens qu’il n’a réalisé qu’un seul court métrage, La Terreur des Batignoles (1931).

Je me souviens qu’atteint d’une tuberculose pulmonaire il va effectuer un long séjour en sanatorium à partir de 1934. Une période au cours de laquelle il va beaucoup lire. A sa sortie, il va écrire pour le cinéma.
Je me souviens que la Seconde Guerre mondiale et la défaite française de 1940 ont conduit à l’exil volontaire plusieurs réalisateurs français. Un contexte qui va permettre à Henri-Georges Clouzot de faire ses débuts de cinéaste.

Je me souviens qu’Henri-Georges Clouzot a fait la connaissance d’Alfred Greven à Berlin. Celui-ci, producteur allemand, proche de Göring, est mandaté par Goebbels pour créer en France, avec des capitaux allemands, la Continental Films une société de production. Il contacte Clouzot en 1941 et lui confie l’écriture du scénario du Dernier des six de Georges Lacombe.

Je me souviens que, devant le succès, Henri-Georges Clouzot va rejoindre le département scénario de la Continental et plancher sur celui des Inconnus dans la maison. L’adaptation qu’en fait Henri Decoin, lui donne l’envie de passer à la mise en scène…
Je me souviens qu’il a réussi à convaincre Greven de passer derrière la caméra. Il réalise ainsi son premier long métrage :
L’Assassin habite au 21 (1942).

CiaoViva - Le Corbeau
Pierre Fresnay – Le Corbeau – Crédit photo : Studio Canal

Je me souviens que c’est avec Le Corbeau (1943), son 2e film produit par la Continental, qu’Henri-Georges Clouzot va connaître des déboires judiciaires. Le parallèle avec les heures sombres de la France sous l’Occupation, la collaboration et la délation est évident. La Centrale catholique du cinéma estime que le film porte atteinte aux valeurs (conservatrices) qu’elle défend, la presse communiste lui reproche de faire le jeu de la propagande nazie, l’Allemagne nazie ne le sort pas en Allemagne et il sera interdit en France de 1944 jusqu’en 1947.
Je me souviens qu’à la Libération le Comité d’épuration du cinéma de la France libre va prononcer contre Henri-Georges Clouzot une interdiction de travailler d’un an renouvelable. Les interventions en sa faveur de Jacques Becker, Marcel Carné, Henri Jeanson, Jean-Paul Le Chanois, Jean Cocteau, Jean-Paul Sartre, Albert Camus vont amener les autorités à lever la sanction. D’autres artistes ayant travaillé pour la Continental ne seront pas inquiétés.

Ciao Viva HG Clouzot - Quai des Orfevres
Suzy Delair et Louis Jouvet – Quai des Orfèvres – Crédit photo StudioCanal

Je me souviens que ses trois premiers longs métrages constituent une trilogie policière : L’Assassin habite au 21 (1942), Le Corbeau (1943), Quai des Orfèvres (1947).

Je me souviens qu’en 1950 est sorti sur les écrans Miquette et sa mère, une comédie vaudevillesque en costumes, avec Bourvil, Danièle Delorme et Louis Jouvet, mais une parenthèse dans sa filmographie.

Je me souviens qu’il était l’un de ces cinéastes qu’un critique de cinéma, nommé François Truffaut, brocardaient dans Les Cahiers du Cinéma en 1954. « Une certaine tendance du cinéma français » réalisé « par les bourgeois pour les bourgeois »…

Je me souviens qu’après deux grands succès publics, Le Salaire de la peur et Les Diaboliques, Henri-Georges Clouzot va surprendre, non seulement le public mais aussi la critique avec ce documentaire sur Picasso, Le mystère Picasso, dans lequel il tente de percer le mystère du peintre comme le mystère de la création. Mais le film sera un échec commercial que le réalisateur vivra mal car il est coproducteur, via sa société Vera Films.

CiaoViva - HG Clouzot - Mystere-picasso
Picasso et Henri-Georges Clouzot – Le Mystère Picasso – Crédit photo : Gaumont

Je me souviens qu’il va revenir à un cinéma plus « grand public » avec Les Espions (1957), La Vérité (1960) et La prisonnière (1968), des œuvres qui demeurent pourtant, aujourd’hui encore, moins connues…
…mais je me souviens également qu’au cours de cette période il n’a pas cessé d’avoir des projets, d’innover, d’expérimenter, de se remettre en question :
en 1950 à l’occasion de son voyage de noce avec Véra Clouzot, il avait l’idée d’un documentaire sur le Brésil, Brazil, qui restera inachevé,

CiaoViva- HG Clouzot - L'Enfer
Romy Schneider – L’Enfer – Crédit photo : Lobster Films

– dès 1962, il s’attaque a un film qui aurait probablement été le plus ambitieux de sa carrière, L’Enfer, avec Romy Schneider et Serge Reggiani. Mais le tournage en 1964 aura été un véritable enfer, pour les comédiens et pour Clouzot lui-même qui fera une crise cardiaque. Le film ne sera jamais terminé,
 – en 1966 et 1967, pour la télévision, il filme cinq concerts de Herbert Von Karajan interprétant de grandes symphonies classiques.

Je me souviens qu’Henri-Georges Clouzot aurait voulu adapter Le Procès de Kafka et Chambre obscure de Vladimir Nabokov. Avec Georges Simenon, ils avaient projeté de travailler sur un film ensemble. Cela ne s’est pas fait, mais le créateur de Maigret en tira malgré tout un scénario, Strip-tease.

Je me souviens qu’il était aussi photographe, peintre et collectionneur d’oeuvres d’art.

Je me souviens qu’Henri-Georges Clouzot est mort d’une attaque cardiaque en écoutant La ­damnation de Faust, de Berlioz. La partition était ouverte à la page de la scène XV. ­Marguerite, l’héroïne était en train de chanter ces vers : « Tout me ­paraît en deuil/Alors ma pauvre tête/Se dérange bientôt/Mon faible cœur s’arrête/Puis se glace aussitôt. »…

Je me souviens qu’il a remporté, entre autres, le Prix de la mise en scène au Festival de Venise 1947 (Quai des Orfèvres), le Lion d’or du Festival de Venise 1949 (Manon), le Grand Prix du Festival Cannes, le Prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes pour Charles Vanel, l’Ours d’or du Festival de Berlin, le Prix Méliès en 1953 (Le salaire de la peur), le Prix Louis Delluc 1954 (Les diaboliques), le Prix spécial du jury du Festival de Cannes 1956 (Le mystère Picasso), le Golden Globe du Meilleur film étranger 1962 (La Vérité).

Ciao Viva HG Clouzot -Les Diaboliques
Vera Clouzot et Simone Signoret – Les Diaboliques – Crédit photo TF1 DA

Citations d’Henri-Georges Clouzot :

« Le film policier est un moyen pour faire passer ce que l’on veut. Comme les gens sont entraînés dans le suspense, on peut leur faire avaler plus de choses que si l’on raconte une histoire psychologique. »

« Pour faire un film, premièrement, une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement, une bonne histoire »

« La vérité c’est que chaque fois qu’on commence un film, on a l’impression de faire quelque chose de nouveau et on s’aperçoit en lisant les critiques, en écoutant les avis de ses amis qu’on a refait une fois encore le même. » (Cinéma sur la place / France Culture du 28 août 1970)

« Je sens en moi un besoin de dépaysement. Je suis noyé en France. Je ne vois plus très bien ce qui m’entoure. Le choix de Miquette et sa mère m’est apparu comme un mouvement de retrait. Il a fallu que je me décide à repartir de zéro. » (L’Écran français n°235, 2 janvier 1950)

« Je peux faire jouer n’importe quel débutant… Mais ce que je déteste le plus : les acteurs qui pensent… »

« Le Salaire de la peur, c’est un film que je pense réussi mais ce n’est pas un film pour lequel j’ai une tendresse particulière. » (Cinéma sur la place / France Culture du 28 août 1970)

« Quand j’ai réalisé Les Diaboliques, j’ai pensé seulement et volontairement à distraire, mais pour Les Espions, c’est le contraire. (..) Ce film correspond pour moi à une nécessité profonde. Je l’ai rarement senti à ce point. Pourquoi ? Parce que je suis obsédé par l’absurdité de ce monde qui souffre de ses contradictions. L’angoisse, l’inquiétude, l’homme et ses fantômes dans le monde actuel, c’est ça le sens du film. »  (Yvonne Baby, Les Lettres Françaises, 27 octobre 1957)

« Je crois que le cinéma français est fait d’individus, il n’y a pas d’école du cinéma français. » (Cinéma sur la place / France Culture du 28 août 1970)

« Je ne trouve pas du tout que mes films soient pessimistes (…). Je crois qu’il y a de la boue… quand on marche dedans, on éclabousse un petit peu c’est évident. » (Cinéma sur la place / France Culture du 28 août 1970)

« La caméra a un œil d’une acuité terrible et si l’angoisse est une fausse angoisse, les spectateurs ne sont pas pris » (Cinéma sur la place / France Culture du 28 août 1970)

« Ce film est le plus proche de moi, le plus sincère, celui où je me livre le plus » (La Prisonnière L’Express, 25 novembre 1968)

CiaoViva - La Prisonnière HGC
Laurent Terzieff et Elisabeth Wiener – La Prisonnière – Crédit Photo : Studio Canal

A propos d’Henry-Georges Clouzot :

Marcel Carné (Le Corbeau)  : « Je suis contre toutes les censures, qu’elles soient d’ordre politique, moral, religieux ou policier… Tous ceux qui aujourd’hui, pour des mauvaises raisons, prétendent interdire Le Corbeau ne comprennent pas, dans leur imbécilité crasse, que leur interdiction même va à l’encontre de leur désir équivoque d’étouffer le film de Clouzot. » (Combat, octobre 1946).

William Friedkin : « Clouzot analyse aussi bien les réactions du public que celle de ses héros. C’est ce qui fait que ses films comme Le Salaire de la peur sont si terrifiants ou haletants ». 

Yves Montand : « J‘avais décidé de ne pas renouveler l’expérience du cinéma. Je n’arrivais vraiment pas à me dédoubler, à être à l’aise sur un plateau. De plus, mes maigres performances commençaient à me porter tort au music-hall. Mais Clouzot, qui n’en démordait pas, a été très gentil, très patient. Il m’a dit : « On va un peu travailler ensemble. » Il m’a enseigné ce qu’on apprend à tout débutant dans les cours d’art dramatique. » (« Yves Montand », Alain Rémond, Ed. Henri Veyrier, 1977)

Thomas Narcejac (Les Diaboliques)  : « Disons-le tout net, (Clouzot) a conçu, écrit, réalisé une histoire qui n’a plus qu’un air de parenté avec la nôtre. Notre roman ne fait pas appel à la même émotion. La peur, oui. Mais pas cet alcool brutal qui assomme. »

Edward G. Robinson, Membre du Jury à Cannes (Le Salaire de la peur) : « Je viens de recevoir un formidable coup de pied dans le ventre ! »

Romy Schneider (à propos d’essais pour L’Enfer) : « Lors de ces essais, je me rendis compte qu’il était le metteur en scène le plus difficile que j’aie jamais rencontré, confiera Romy Schneider. Difficile, mais pas dans un sens négatif ! Cet homme ne se disait jamais satisfait, c’était un perfectionniste qui voulait que chaque ton, chaque éclairage, chaque geste soit exactement, à la plus petite nuance près, tel qu’il se l’était imaginé ­auparavant. Je me demandais : “Com­ment supporteras-tu dix-huit semaines de tournage avec lui ? »

Stanislas-André Steeman (Quai des Orfèvres) : « (il) ne sera jamais un adaptateur et (il) ne peut construire qu’après avoir démoli au mépris de la plus élémentaire vraisemblance et par goût de l’effet »

Laurent Terzieff (La Prisonnière) : « Dans ce film, Clouzot n’avance plus masqué derrière une anecdote, c’est un film presque autobiographique. Je ne sais pas jusqu’à quel point il se rendait compte qu’il se projetait dans mon personnage. » (Jean de Baroncelli, Le Monde, 22 novembre 1968)

Jean-Louis Trintignant (qui a remplacé Serge Reggiani sur L’Enfer) : « Je crois sincèrement que le film de Clouzot aurait été extraordinaire. Cet homme était complètement fou, mégalo. Normal qu’il ait fait un infarctus ! Il y avait trois équipes qui tournaient en même temps, et lui, il passait d’un tournage à l’autre, à bord d’une grosse Mercédès décapotable – on aurait dit la voiture du Führer. Ce film aurait sûrement été très beau. »  (« La Passion tranquille », entretien avec André Asséo – Plon – 2002)

François Truffaut : « (…) (le problème de Clouzot est qu’il) veut toujours faire, à la fois son meilleur film, le meilleur de l’année, et celui qui remportera le plus de succès ».
François Truffaut (Le Mystère Picasso) « Le film d’Henri-Georges Clouzot dépasse tout ce que le cinéma a fait jusqu’ici pour la peinture ».

A voir :
Le site de référence Cine Patrimoine Concept : Henri-Georges Clouzot/ Le Mystère Clouzot

Vidéos :

Bande annonce Le Corbeau (1943 – 3mn10)
Bande annonce Quai des Orfèvres (1947 – 3mn21)
Bande annonce Le Salaire de la peur (1952 – 2mn41)
Extrait Le Mystère Picasso (1956 – 3mn51)
Bande annonce La Vérité (1960 – 2mn29)
Bande annonce La Prisonnière (1968 – 3mn47)
Extrait de L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot de Serge Bromberg (2009 – 2mn27)
Clouzot aux sources du mal (Entrée libre – Novembre 2017 – 5mn29)
Le Mystère Clouzot (2017 – 1mn53).

A voir sur Arte :

Lundi 13 novembre à 20h50, Quai des Orfèvres (1947). Avec Bernard Blier, Suzy Delair, Louis Jouvet, Simone Renant, Charles Dullin.
Mercredi 15 novembre à 20h50, L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot. Un documentaire de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea (2009).
Mercredi 15 novembre à 22h30, Le scandale Clouzot. Un documentaire de Pierre-Henri Gibert (2017).
Lundi 20 novembre à 20h50, Le Corbeau (1943). Avec : Pierre Fresnay, Noël Roquevert, Pierre Larquey, Ginette Leclerc.

A lire :

Les Métamorphoses d’Henri-Georges Clouzot de Chloé Folens – Ed. Vendémiaire. 304 p
Le Mystère Clouzot, sous la direction de Noël Herpe, catalogue de l’exposition de la Cinémathèque française – Ed. Lienart/Cinémathèque française, 216 p.
Bibliographie sur Henri-Georges Clouzot et ses films

Philippe Descottes

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