Cinéma / LE CIEL ATTENDRA de Marie-Castille Mention-Schaar.

Deux jeune filles de 19 et 16 ans vont croiser la route de l’embrigadement et leurs familles confrontées à l’inimaginable. Deux parcours ( un passage à l’acte et un sur le point de le devenir ) sur un sujet « sensible » traité avec justesse par la cinéaste qui privilégie les questionnements et les interrogations qui y conduisent, cherchant à comprendre un processus « d’emprise » dont elles sont victimes , sans chercher à condamner , rejeter , ou stigmatiser..

l'affiche du film
l’affiche du film

Ce sont deux deux exemples , l’un d’un frère partie en Syrie à la recherche de sa sœur ; et l’autre l’article posté sur  le Net  par Emilie Frèche « d’un père de famille à la recherche de sa fille partie en Syrie » d’un père de famille «  postant sur Instagram un article ayant fait la même démarche pour tenter de retrouver sa fille parie en Syrie ». Puis la double rencontre de Dounia Bouzar ( qui joue propre  rôle dans le film) dont le CPDS ( centre de prévention , dé-radicalisation et suivi individuel ) des personnes et de leurs familles complété par celle de la rencontre et du témoignage d’une jeune fille «  passée par tout le processus de radicalisation et avait vécu le moment où la religion devient  fanatisme …nous a révélé les détails d’un vocabulaire de séduction, d’intimidation et de harcèlement , mais aussi d’autres détails très précieux pour m’aider comprendre qui ont servi aussi à mes deux jeunes comédiennes », explique la cinéaste. Celle-ci qui déjà avait dans Les Héritiers ( 2014 ) un très  intéressant travail avec une classe ( la pire …mais qui sera transformée à jamais ) de jeunes élèves du Lycée Léon Blum de Créteil poussée par leur professeur à participer  «  au concours National de la Résistance et de la déportation » et qu’ils vont gagné . Confortés à un sujet et un thème  dont les recherches faites leur ont fait prendre conscience de leurs qualité et de l’importance dont leur travail leur avait fait découvrir et prendre conscience «  qu’ils pouvaient relever le défi et faire basculer les a-priori… » sur les idées reçues concernant les dites « classes difficiles » jugées incapables de résultats et laissées à l’abandon..

Noémie Merlant et Sadrine Bonnaire
Noémie Merlant et Sadrine Bonnaire

C’est d’une certaine manière la même démarche que le cinéaste emploie envers un sujet , la religion musulmane dont les a-priori et raccourcis auxquels la radicalisation religieuse dans laquelle verse un frange minime , se retrouve exploitée à dessin         ( politique) par certains pour faire des amalgames et stigmatiser une religion et une communauté qui vit simplement sa religion et sa foi, et qui y est étrangère. Par son choix des deux récits parallèles d’embrigadement des deux jeunes filles et des réactions de leurs familles , la réalisatrice impose d’emblée sa volonté claire de ne pas verser dans ces a-priori, et explique «  Comme beaucoup, je supposais que l’embrigadement se concentrait dans les quartiers, et concernait majoritairement des familles musulmanes. Je croyais – croyance largement partagée – qu’il fallait être très exclu ou très fragile, pour éprouver la tentation de rejoindre Daech. Ces profils existent mais ils sont loin de représenter la majorité. En France, plus de la moitié des jeunes filles embrigadées sont des converties, issues de la classe moyenne, voire supérieure. Des enfants qui ont été entourés, choyés, mais qui vivent en même temps dans une société qui a beaucoup de mal à faire de la place à la jeunesse et à leurs rêves. Quelles sont les utopies qui nous meuvent, aujourd’hui ? A quoi peut-on encore adhérer ? » . Et son choix n’en est que plus significatif sur ce que ce processus révèle du malaise qui va bien au delà des clichés dans lesquels on l’enferme et le réduit . D’autant plus difficile à comprendre ( par les parents , la société…) qu’il met en évidence les « manques » qui ne font qu’accentuer les tensions familiales et sociétales. «  dans leurs témoignages les jeunes fille parlent souvent d’un sentiment d’être salies par la société actuelle. Elles ont un désir de pureté et beauté absolu que les intégristes proposent . Bien sûr , c’est un leurre …», explique Clotilde Courau …

Clotilde Courau et Yvan Attal
Clotilde Courau et Yvan Attal

A cet égard la manière dont sont vécues les situations par les deux familles est révélateur . Les parents ( Clotilde Courau et Yvan Attal) de Mélanie ( Naomi Amarger en Syrie «  n’ont rien vu venir »  des tensions qui s’installaient petit à petit dans les rapports quotidien avec leur fille et de ses manques ou besoins à canaliser . De la même manière que ceux ( Sandine Bonnaire et Zinédine Soualem) qui détectent l’emprise dont Sonia ( Noémie Merlant ) fait l’objet . Mais l’une ( sa mère ) par amour qui tente de la protéger , et l’autre ( son père ) par rejet violent ( la scène il défonce la porte de la chambre de sa fille qui y fait ses ablutions) ne font que la braquer pour se soustraire à leurs pressions maladroites , et la pousser pour céder aux « avances du prince » qui a promis de l’épouser pour vivre dans « la foi » de Dieu avec lui . Les séquences qui montrent en parallèle les images de «  séduction » et de « rabattage » pour l’embrigader comme les autres et qui font appel à leur sensibilité ( les horreurs de la guerre qu’ils subissent dont les enfants sont les victimes , le complot dont usent les pays qui veulent les détruire ), afin de les ouvrir à l’écoute , les séduire ( d’où le « prince » qui va prendre soin d’elles ) , et les préparer à la conversion et au seul chemin ( de Dieu ) qui vaille , pour le servir et se détacher de ces « mécréants » dont le funeste destin par ce dernier …

Une séance de dé-radicalisation
Une séance de dé-radicalisation

C’est ce processus qui est décortiqué dont la « proie » fragilisée, est la cible : «  Le film parle de ce moment tellement fragile qu’est l’adolescence, où l’on a soif de pureté et d’engagement, et où l’on passe si violemment d’un extrême à l’autre, de l’exaltation à la dépression. On est contre les profs, les parents, contre ce qui représente l’autorité. On conteste l’organisation de la société et sa fondamentale injustice. Ce n’est pas pour rien que les rabatteurs ciblent les adolescentes. C’est à cet âge-là qu’elles ont soif d’idéal le plus souvent » , relève la cinéaste . Et le film se met à leur hauteur choisissant l’empathie «  comme condition nécessaire pour les comprendre » , et la susciter chez le spectateur . En Parallèle avec le centre de dé-radicalisation qui offre et apporte aussi une approche et une écoute à laquelle les parents ne sont pas préparés dominés par leurs ressentis, leur incompréhensions, et peut-être aussi , leur sentiment de culpabilité. Des séquences fortes dont la réalisatrice explique dans le dossier de presse du film la manière dont elle les a abordés pour en restituer l’authenticité : « J’ai beaucoup parlé avec eux avant. Je leur ai posé des questions sur leur personnalité leurs enfants quand ils en avaient. Je voulais savoir à quel type de parent je pourrais les relier. Seraient-ils plus à l’aise avec la colère, le déni, la pudeur, les larmes ? J’avais besoin d’avoir ces éléments, car je voulais qu’ils puissent improviser et réagir assez librement par rapport aux propos de Dounia qui elle aussi devait prendre des libertés avec son texte. Nous avons construit ensemble des « profils » pour chacun d’eux. J’en ai mariés certains. Je leur ai dit s’ils avaient un garçon ou une fille, son âge, son profil. Mais je leur ai laissé choisir le prénom de leurs enfants », explique-t-elle …

Noémie Armager
Naomie Armager

Ils font la force du film qui repose sur un point de vue dont le dénominateur commun est de comprendre sans préjugés . Pour ne pas faire fausse route. Marie-Castille Mention -Chaar , le fait avec ces deux jeunes filles dont elle nous invite à suivre la destinée compromise . Le regard de Sonia qui interpelle face au spectateur semblant lui dire , en forme d’appel au secours… qu’elle ne s’en sortira pas toute seule . C’est cette solidarité nécessaire qui pourra sans doute permettre à certaines ( certains) de ne pas se laisser piéger et à d’autres qui pourraient en revenir , de couper le cordon pour se reconstruire…
L’espoir qui donnerait alors toute sa signification au titre du film «  le ciel attendra » .
Mais de cet espoir la cinéaste sait que le chemin est encore long pour en chasser les nuages , et lui fait écho avec ce plan terrifiant de la petite sœur de Sonia qui , pour faire comme elle , enfile son Jilbab . En forme d’avertissement et de véritable «  coup de poing. Pour sa sœur ce n’est sans doute qu’une forme de mimétisme mais ce qu’il renvoie à Sonia c’est toute la violence qu’elle a acceptée , qu’elle a vécue mais qu’elle ne supporterait pas que sa sœur vive . Elle ne voyait pas le danger quand il s’agissait d’elle . Et là il lui éclate au visage » !. Superbe plan…

( Etienne Ballérini )

LE CIEL ATTENDRA de Marie -Castille Mention- Shaar -2016-
Avec : Noémie Merlant ,Naomie Amarger , Sandine Bonnaire, Clotilde Courau, Zinédine Soualem, Dounia Bouzar, Ariane Ascaride et Yvan Attal ….

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