Bande dessinée et littérature : Peirera prétend

En 1997 je voyais, au festival d’Avignon au Cloître des Carmes, une adaptation mise en scène par Didier Besace² du roman d’Antonio Tabucchi, Pereira prétend.

Séduit par le texte (et par ma mise en scène, Bezace ayant plus d’un tour dans sa besace), j’achetais le livre. Qui était ce Peirera et que prétendait-il ?
couverture-pereira-pretendD’abord l’auteur. Antonio Tabucchi, (1943-2012)  est un écrivain italien, traducteur et passeur de l’œuvre de Fernando Pessoa en italien. Au cours de la campagne électorale italienne de 1995, le protagoniste de son roman Pereira prétend est devenu un symbole pour l’opposition de gauche à Silvio Berlsconi. Antonio Tabucchi lui-même a été très engagé contre le gouvernement Berlusconi. En tant que membre fondateur du Parlement international des écrivains, il a pris la défense de nombreux écrivains, notamment son compatriote Adriano Sofri.
Pereira prétend est un roman historique publié en 1994 en Italie. Le cadre du roman est le Portugal de Salazar à l’aube de la Seconde Guerre mondiale.
L’histoire est celle d’un journaliste portugais qui travaille pour le compte d’un journal de la capitale, le « Lisboa ». Le protagoniste, Pereira, est décrit comme un homme calme, sans idées politiques et passionné de littérature française. L’homme vit dans une grande nostalgie, allant même jusqu’à parler au portrait de sa femme, foudroyée par une tuberculose quelques années avant l’action du roman. Il est gros et se nourrit principalement d’omelettes. Il a une obsession : la mort ; ce qui le fait oublier de vivre.
Son rythme de vie est bouleversé lorsqu’il engage un jeune homme fougueux et plein de vie, Monteiro Rossi, pour l’aider dans la rubrique culturelle du journal. On comprend très vite que Monteiro Rossi et sa bien-aimée Marta sont des « subversifs », lorsque Monteiro Rossi écrit un article sur un écrivain de tendance fasciste, Gabriele d’Annunzio, article virulent et très critique, impubliable dans un journal fidèle au régime.
Au fil du texte, le lecteur devient le témoin de la métamorphose du journaliste. Métamorphose symbolisée par le changement des habitudes alimentaires du gros homme, qui commence à manger autre chose que ses sempiternelles omelettes, et caractérisée par un glissement du mode de pensée et de son rapport au monde qui l’entoure. Tous les chapitres du romans s’achèvent ainsi : « c’est du moins ce que Pereira prétend »
pereira-telephone-la-premiere-fois-a-monteiro-rossiEn 2016 sort une adaptation du livre en BD, signée de Pierre-Henry Gomont (né en 1978), qui a exercé diverses professions avant de devenir sociologue et dessinateur de bandes dessinées. En parallèle, il tient un blog sous le pseudonyme de Peer Lipo grâce auquel il rencontre de nombreux dessinateurs de talent. Il se lie d’amitié avec David François, le dessinateur de « De briques et de sang » (2010) et participe à l’aventure en dessinant les deux planches de l’épilogue. Il publie son premier ouvrage « Kirkenes » en 2011, scénarisé par Jonathan Châtel.  Au cours de la même année, il écrit et dessine « Catalyse ». Début 2012 paraît « Crématorium » avec Éric Borg au scénario.  Il a signé un album BD remarqué avec Eddy Simon paru en 2014 chez Sarbacane : « Rouge Karma ». Puis « Les nuits de Saturne » en 2015. Il vit et travaille à Bruxelles.
Pereira prétend que la chose politique l’ennuie. Il n’aime pas les fanatiques. Ses amis anarchistes lui répondent qu’on peut avoir des convictions sans être fanatique. Pereira se prend alors d’affection pour cette jeunesse révolutionnaire et tout en prétendant s’opposer à ses convictions, il devient une sorte de résistant malgré lui.
Les planches montrant Doutor* Pereira se promenant dans Lisbonne sont d’une grande beauté. Si l’écriture très visuelle de Tabucchi facilite l’adaptation, Pierre-Henry Gomont a éprouvé le besoin d’aller en repérage à Lisbonne. C’était en juillet 2015. » J’ai été subjugué par la ville, les vestiges de la splendeur passée sont encore extrêmement présents. On sent très bien que certaines parties de Lisbonne n’ont pas changées. Il y a quelque chose qui m’a beaucoup touchée c’est la qualité de l’air« , poursuit l’auteur.
la-rencontre-entre-pereira-et-monteiroCe qui est très sensible dans cette BD c’est l’utilisation de couleurs directes et tranchées, proches de la lumière lisboète.  L’aboutissement de ce travail est admirable. L’alternance de dessins en couleurs chaudes, coupés par un ciel bleu omniprésent, et de scènes de nuit dans les tons vert et bleu, contraste avec la noirceur et la tristesse de la vie du héros. Les personnages, même secondaires sont ultra soignés, et incroyables de justesse. Les dialogues intérieurs, à l’aide de petits sujets, tapent juste. La palette sait passer d’un ton réaliste à un ton onirique. Le découpage est vif, tenu. Au total l’adaptation est aussi émouvante que subtile.
Derrière Doutor Pereira avance -non masqué- la figure emblématique Fernando Pessoa, figure tutélaire d’Antonio Tabucchi, dont l’un de ses hétéronymes** disait : « … est-ce que je sais que je vis, ou bien seulement que je le sais ? » En me délectant de cette bande dessinée, de son univers, il me semble être plongé dans le poème le plus célèbre de Pessoa : « Bureau de tabac » : Je ne suis rien/Jamais je ne serai rien. /Je ne puis vouloir être rien. /Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

Pereira prétend, de Pierre-Henry Gomond, Editions Sarbacane

Jacques Barbarin

*L’équivalent de Dottore en italien,  qui se donne aussi bien à un médecin, qu’à une personne diplômée
** En littérature, un hétéronyme est un pseudonyme utilisé par un écrivain pour incarner un auteur fictif, possédant une vie propre imaginaire et un style littéraire particulier. Pour Perroa ce concept correspond à une personnalité différente de celle de l’écrivain orthonyme (c’est-à-dire Pessoa lui-même) à laquelle il crée une vie en soi en plus d’une œuvre.

 

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