Cinéma / NOCTURAMA de Bertrand Bonello.

Avec son groupe de jeunes révoltés issus de milieux différents, qui exécutent leur « plan »  destructeur dans la Capitale Française, le réalisateur de De la Guerre ( 2008 ) et St Laurent (2014 ) nous propose une réflexion sur la société contemporaine et la violence . Le récit écrit juste après l’Apollonide ( 2011) et avant les attentats terroristes qui ont frappé la France, revêt à la fois la forme du constat dont la symbolique prémonitoire est traduite par une mise en scène de l’inéluctable , à la fois glaçante et magistrale…

l'affiche du Film.
l’affiche du Film.

Attendu depuis des mois et refusé à la sélection Cannoise , le film du cinéaste écrit , et déjà monté et prêt avant que ceux de Paris et du Bataclan aient éclalé , retardé comme d’autres ( Made In France de Nicholas Boukhrief) suite aux tragédies, ne manquera pas de frapper le spectateur par la troublante et prémonitoire ressemblance des faits « imaginés » par le cinéaste qui fait référence à un « état des lieux » sociétal de désespérance , dont se faisait l’écho déjà son film Le Pornographe (2001) sur des groupes contestataires , faisant le constat sur l’existence de « petits groupes isolés , autonomes et violents » et qui trouve , ici , un prolongement à la fois plus généralisé et radical, s’élargissant à toutes les couches sociales. En effet le groupe que la première partie du film nous invite à suivre dans les lieux et les rues de la Capitale qu’ils investissent indépendamment et méticuleusement, tous  déterminés dans l’accomplissement de leur « mission , formé de jeunes gens de toutes les couleurs et races , issus de tous les milieux sociaux . Jeune chômeur ou fils de famille , futur énarque , simple étudiant ou futur cadre , jeune des cités de banlieue ou des arrondissements cossus de la Capitale . En commun , ils ont ce rejet d’une société dans l’avenir de laquelle ils ne croient plus. Ce « lien » qui les relie et dont la désespérance les conduit à envisager l’inéluctable… il n’est plus question, en effet, d’un simple rejet tendant à les faire se retrancher dans un choix politique de refus et  ( ou ) de recherche d’alternatives pacifistes de « contre-société ». C’est  une démarche bien plus radicale , déterminée et violente qui est envisagée , et même planifiée…

Plusieurs membre du groupe réunis
Plusieurs membre du groupe réunis

C’est sur ce « malaise » qui y conduit , sur lequel Bertand Bonnello a choisi de se pencher , comme il l’explique dans le dossier de presse du film « le film est venu à la fois d’un ressent du monde dans lequel nous vivons . Je l’ai écrit tandis que j’étais en train de travailler sur l’Apollonide , un film d’époque romanesque , et j’avais envie en contrepoint de faire une film ultra – contemporain ( …) qui répondait à ce que je qualifierais « d’effet cocotte minute », c’est- à dire quelque chose qui frémit depuis longtemps et face auquel je me pose souvent la question «  pourquoi ça n’explose pas ? » , dit-il . Prolongeant d’une certaine manière le constat que faisait Mathieu Kassovitz dans La Haine , avec cette fameuse image récurrente de la « boule de feu » dont la chute annonce le futur embrassement . Et cet embrassement à venir il le met en scène et en marche en suivant les pas de ses jeunes exécuteurs dans les rues de la Capitale. Le choc est double pour le spectateur troublé aujourd’hui de voir le film tourné avant les événements mettre en scène avec autant de précision les mécanismes d’une tragédie dont le scénario est devenu réalité !. Et dont le tour de force est d’en disséquer non pas les raisons de la violence , mais d’en montrer la mise marche déterminée d’une « explosion » que l’on a pas ( su? ) voir venir , et la froide détermination kamikaze avec laquelle elle a été préparée et va être exécutée . Le choix emblématique des « lieux » de la capitale ( un ministère , une banque , une statue symbole de Jeanne d’Arc, les rues …) pour frapper les consciences. Cet inéluctable dont la jeune femme à vélo ( Adéle Haenel ) dans la nuit Parisienne embrassée par la violence dit les mots de l’évidence «  ça devait arriver ! » . C’est la question du «  comment plus que du pourquoi ( … ) le comment on passe à l’acte(…) l’action face au discours , le « comment » face au « pourquoi ? ». Le mystère fait aussi partie du cinéma .. » , souligne le cinéaste qui s’est posé celle de la traduction et de la forme de son ressenti….

Dans le métro , en route vers la destination prévue...
Dans le métro , en route vers la destination prévue…

Sa mise en scène s’investit de ces interrogations tout au long du récit pour en amplifier à la fois le questionnement en même temps que pour y introduire au cœur des séquences à la fois , le dit et le non-dit , et en même temps faire l’amalgame nécessaire du réel ( de l’actualité ) et de la fiction, qui permette à celle-ci de trouver sa vocation propre , de « recréer » et d’interpeller . Le metteur en scène, est, comme le peintre devant un paysage face à sa toile . Il traduit sur celle-ci avec les couleurs de son pinceau ce qu’il voit et ressent . Avec les images du réel le metteur en scène fait de même , comme le souligne Bertrand Bonello                     «  l’actualité est trop rapide pour le cinéma qui sera toujours dépassé s’il s’essaie d’y coller . La force de la fiction est ailleurs . Dans la recréation d’un monde avec ses règles , ses logiques, ses lignes de force qui lui sont propres . Poser un regard, plus qu’une analyse » , dit-il . Et dès lors son regard , justement celui d’une perception , d’un ressenti , lorsque l’écriture du scénario prend forme et fait entrer en jeu cette force créatrice de la fiction qui parfois peut se révéler dépasser le réel et devenir prémonitoire. C’est cette matière là que le cinéaste qui l’a travaillée dans tous ses films dont les références à celle des maîtres ( Pasolini, Bertolucci , Bresson , Visconti , Gus Van Sant , Rivette …) qui l’ont mise au service de leur vision sur le monde contemporain , a toujours été pour lui , une inspiration. Et c’est elle qui structure sans cesse  son travail , et en fait sa force. A la fois audacieux et magnifiques ses choix, où le réalisme ( la première partie dans les rues de Paris ) et l’abstraction  et le fantasme ( le magasin- refuge ) deviennent des éléments majeurs du regard extérieur et intérieur ( des lieux , mais aussi des personnages ), complété par le travail sur le hors- champ et des envolées libertaires, se retrouvent dès lors investis de toute leur force dramatique à la fois sur les événements et dans le regard porté sur cette « jeunesse perdue » ….

l'un des emblèmes visés : la statue de Jeanne d'Arc
l’un des emblèmes visés : la statue de Jeanne d’Arc

La première partie du film dans sa structure presque d’une précision et d’une froideur chirurgicale à la Bresson ( Pickpocket ) qui va suivre les différents personnages happés dans leur mission dans les rues de la capitale , dans le métro , à la Défense et autres lieux qu’ils investissent du mystère de leur présence . C’est une atmosphère sourde et étrange de « complot » et de « société secrète » à la Honoré De Balzac ( les trois romans de La Bande des Treize ) qui s’installe . Et dans laquelle s’inscrit son cortège de situation en immersion dans le réel , au cœur duquel petit à petit viennent s’inscrire des éléments informatifs sur quelques-uns des personnages laissant percevoir les hésitations ( ou maladresses) de certains , la tension ( les mains qui s’étreignent furtivement du jeune couple ) ou la détermination palpables des autres , les échanges par portables et les recommandations. Les mouvements déterminés des corps et des gestes qui s’inscrivent dans l’espace d’une « mission » voulue. On pense à celle qui règne dans les couloirs du Lycée de Elephant de Gus Van Sant. C’est le même rituel mortifère qui s’y inscrit . Celui d’un passage à l’acte terroriste désespéré ( ici d’un groupe ) de jeunes français exaspérés et destiné à faire exploser les symboles de leur rejet , dans lequel se glisse cette réplique presque ingénue «  en faisant le moins de morts possibles » !. Et le geste accompli , c’est le retranchement prévu , tout aussi symbolique , auquel le titre du film Nocturama, fait référence à la partie retranchée du Zoo où vivent les animaux nocturnes. Référence aussi à une certaine « culture souterraine » , née dans le sillage de la contestation de la fin des années 1960….

Dans le magasin  -refuge  de  Luxe  , la tentation de l'alcool  et  du bain
Dans le magasin -refuge de Luxe , la tentation de l’alcool et du bain

L’acte accompli, c’est dans le lieu clos protecteur d’un grand magasin , assurés par la complicité des camarades du groupe qui y travaillent et qui ont « coupé » tous les moyens de surveillance reliant à l’extérieur et pouvant les faire repérer . Grand magasin chic, dans lequel il pourront passer la nuit. .. et ne repartir au petit matin sans anicroches et retrouver leur vécu quotidien. Et c’est dans ce lieu symbole de la société contemporaine globalisée qu’ils rejettent… dont ils sont les produits d’un addiction consommatrice qu’elle génère ,   qu’ils vont être submergés à nouveau de leurs contradictions. Isolés du monde extérieur et soumis aux tentations Bertrand Bonello capte leurs réactions et rêves , et distille sa mise en scène qui laisse envahir de l’esthétique représentative des lieux et de la fascination qu’ils exercent , pour nous offrir la plus belle réflexion politique qui soit . Celle d’une société finissante qui génère son impuissance , ses contradictions et ses monstres . C’est elle qui en a fait des enfants perdus capables du pire. Les voilà se réjouissant de leur « oeuvre »  ( personne ne l’a fait avant nous , dira l’un d’entr’eux ) et qui rêvent ivres de leur pouvoir de mieux faire encore et s’attaquer «  au MEDEF et Facebook » !. Mais qui,  dans ce lieu tentateur , fascinés par les produits à leur disposition de ce « temple de la consommation » , vont se lâcher  et céder . Le cinéaste qui aime bien associer paradoxes et phantasmes , nous immerge dès lors dans ce lieu clos dans lequel les possibles se libèrent . Tentation des jeux vidéos, des la musique high-Tech , des vêtements de luxe, des bijoux, des salons , literies et autres baignoires dans lesquelles ils se vautrent , ou des alcools dont ils  saoulent  et  des  rayons de nourriture dont ils se gavent. Tout y est , y compris cette inquiétude diffuse qui s’installe avec le silence et le temps qui passe , et l’absence au rendez-vous d’un des leurs…. et puis ,ces images des écrans de TV qu’on finit par allumer pour savoir , ce que renvoie l’extérieur de leur « exploit » …

la réalite  et le masque  di divertissement
la réaliée et le masque di divertissement

Dans ce lieu «  de re- création du monde à l’intérieur du monde » dans lequel ils sont enfermés et se font happer. Deux images , celle du jeune garçon faisant du Kart dans les couloirs ( comme dans le Shining de Kubrick ) et celle du jeune homme qui se retrouve face à un mannequin habillé comme lui . C’est la disparition de soi , et celle du fantôme de la mort qui sillonne les couloirs . Et celle-ci est déclinée dans une magnifique scène en forme de comédie musicale ( illustrée par la chanson My Way,  interprétée par Shirley Bassey et jouée par un des personnages maquillé ) qui inscrit le basculement inéluctable , et pathétique , de la destinée du groupe …
C’est un film majeur que signe Bertand Bonnello dont la beauté stylisée de la mise en scène , laisse sourdre au cœur de son récit , les mécanismes d’une fin de société qui y inscrivent l’explosion ( ou l’implosion ) décrivant une lente, implacable, inexorable et tragique plongée mortifère doublement destructrice . A laquelle la phrase prononcée par le jeune étudiant de science -Po membre du groupe terroriste «  on juge une démocratie aux ennemis qu’ elle se crée » est on ne peut plus révélatrice sur les formes de refus et d’insurrection qu’elle peut générer , si l’on n’y prend garde . En ce sens Nocturama perpétue la grande tradition des œuvres artistiques ( littéraires comme Le Guépard de Tommaso di Lampedusa , musicales , picturales , ou les films…), s’inscrivant dans l’analyse des événements révélateurs d’une fin de civilisation….

(Etienne Ballérini)

NOCTURAMA de Bertrand Bonello -2016 –
Avec:Finnegan Oldfield, Hamza Meziani, Vincent Rottiers, Manal Issa, Martin Guyot, Jamil Mc Craven , Ranabh Nait Oufella, Laure Valentinelli, Luis Rego , Adèle Haenel….

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Un commentaire

  1. Le regard de Bonello sur la jeunesse n’est pas tendre. Il la montre, comme Arthur Penn le faisait avec Bonnie and Clyde en son temps, à bout de souffle, à bout d’idéal, mais dans une détermination sans limite à aller jusqu’au bout de ce qu’elle aura entrepris. Ici, il sera à peine question d’essayer de s’échapper et la mort réservée aux sept adolescents ressemblera par bien des côtés à l’issue fatale de la geste des deux gangsters. Car dès le départ, leur entreprise est désespérée et l’intrusion dans la Samaritaine montrée comme une auto-asphyxie.

    Plus qu’un discours critique, Nocturama est donc un diagnostic extrêmement pessimiste sur l’état de tension auquel est parvenu la jeunesse et donc avec elle toute la société française. À cet égard, l’actualité lui a plus que donné raison en transformant ce qui relevait de la fiction quasi-parabolique en actualité brute. Néanmoins, on l’a vu, le film s’adosse à un certain nombre de croyances qui en font aussi la limite et rendent parfois son discours inactuel.

    Ou peut-être utopique. Si la jeunesse existe encore comme entité, ce n’est plus positivement comme corps un, capable d’agir, mais négativement : comme corps malade. La seule force qui unisse tous les jeunes, c’est le trouble produit par le vide idéologique. Or, ce désarroi, il n’est pas sûr que le film le cerne complètement. Ou peut-être est-ce sciemment qu’il décide de maintenir l’hypothèse d’un corps un, par la fiction (fût-elle désespérée), dans un geste utopique.

    Quoi qu’il en soit, l’Histoire a rattrapé et devancé la fiction, exhibant, au cœur du film comme dans tout le cinéma français, l’image manquante du présent : une image fidèle, c’est-à-dire capable d’en saisir la complexité, sans nécessairement renoncer à la fiction. Une image qui manque ici comme elle manque ailleurs et qui pallie (provisoirement ?) le vide politique. Sans combler ce vide, Nocturama s’aventure néanmoins sur un terrain où peu d’autres sont allés et il contribue sans aucun doute à dresser une cartographie du monde présent.

    http://www.lanuitartificielle.wordpress.com

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