Ils ne nous empêcheront pas d’écrire

Du 16 au 20 aout devait se tenir le Nice Jazz Festival. Je me régalais à l’avance de quelques concerts et avais prévu pour vous une chronique sur la venue, le dernier jour, d’une légende vivante du jazz : Abdullah Ibrahim

Concerto 15/11/2013 Padova
Abdullah Ibrahim ( Photo : Concerto 15/11/2013 Padova )

Las ! Un chauffeur de semi-remorque en décida autrement, et au nom de …. Le tout puissant et le miséricordieux, et, afin sans doute d’assurer son salut éternel, poussa la délicatesse jusqu’à lancer à toute vitesse son semi promenade des Anglais à Nice, le jeudi 14 juillet 2016, où une foule venait d’assister à feu d’artifice. Sans doute un admirateur du film « Duel ». Au compteur, et à l’heure où j’écris, 84 morts et, sur les blessés, 18 dans un état critique.
En mesure d’accompagnement, le – ou les- terroristes ont gagné : annulation du Nice Jazz Festival. Ils ont gagné. Ils ont réussi.
Pourquoi donc vous parler d’Abdullah Ibrahim, si vous ne pouvez venir le voir ? D’abord, parce, comme je l’écris en titre,
Ils ne nous empêcheront pas d’écrire. Et puis, même si vous pouvez le voir, on n’a pas souvent l’occasion de parler d’une légende… Voilà ce que je devais écrire (disons en grande partie).

Nous sommes le 19 juillet 1981. En France, l’actualité se retrouve dans un drôle de sac : la tuerie d’Auriol. Je passe alors quelques jours à Genève, chez une amie. Un soir, nous nous rendons à Leysin, une commune de montagne du canton de Vaud, pour assister à un concert donné dans le cadre d’un festival. Nous passons par Montreux, longeons le lac : smoke on the water/fire in the sky, disait le profond pourpre (Deep Purple).
Au programme : un pianiste,
Abdullah Ibrahim, de son nom de naissance Johannes Brand, né en Afrique du Sud, au Cap, en 1934. En 1968 il se convertit à l’Islam et prend le nom d’Abdullah Ibrahim. Jusque là son nom d’artiste était Dollar Brand.  Sa musique reflète la complexité identitaire de son pays…
Revenons au concert de 1981. Choc.
Le talent d’un jazz lié harmoniquement à Duke Ellington et à Thelonius Monk et aux rythmes issus de la musique traditionnelle africaine, souvenances de sa culture. Ibrahim a travaillé comme interprète solo, typiquement dans des concerts ininterrompus qui font écho à l’élan irrésistible des anciens marabi* interprètes, et des bribes de ses idoles musicales classiques. En Afrique du Sud, il a fait une série d’enregistrements qui ont donné une impulsion à un nouveau son, Cape Jazz. **
Une anecdote : En 1965, Abdullah Ibrahim (encore Dollar Brand) joue pour le Newport Jazz Festival suivie d’une première tournée à travers les Etats- Unis. En 1966, il dirige l’orchestre de Duke Ellington :
« Je l’ai remplacé sur 5 dates. Il était excitant mais très effrayant, je pouvais à peine jouer ».
Ibrahim a écrit la bande sonore pour un certains nombre de films, dont Chocolat (1988) et S’en fout la mort (1990), deux films de Claire Denis
Depuis la fin de l’apartheid, il a vécu au Cap et partage maintenant son temps entre son circuit mondial de concerts, New York et l’Afrique du Sud.
Que recommander dans sa discographie ? Je ne m’y hasarderais pas, avec une cinquantaine d’albums en un demi – siècle. Cependant, pour donner une rapide impression de sa palette, je recommanderai
African Piano (1969, ECM) : …« enregistré au célèbre Jazzhus Montmartre de Copenhague, c’est excellent, et pour un certain nombre de raisons. Tout d’abord, seuls quelques enregistrements d’ECM ont été faites dans les clubs : au début de l’ouverture « bra joe de Kilimanjaro, » les bruits de verres tintent et les gens parlent, la mélodie de Ibrahim commence à prendre de l’ampleur, ces sons externes disparaissent, laissant juste le la musique instantanément. » (John Kelman)
Ensuite Dollar Brand at Montreux (1980 ENJA) : un de mes  « live » préférés si ce n’est le. Les sons mélodiques d’Afrique du Sud sont fusionnés avec l’improvisation du jazz, Abdullah Ibrahim explore de nouveaux horizons avec son jeu imaginatif. Il est accompagné – entre autres – par le miraculeux Carlos Ward. Deux indispensables à votre discothèque (vous ne me ferez jamais écrire le barbare Cédéthèque).

Jacques Barbarin

Illustrations :
Abdullah Ibrahim by Michèle Giotto
* Le Marabi est un style de township music qui a évolué en Afrique du Sud au cours du siècle dernier, musique qui avait un lien musical au jazz, au ragtime et au blues, avec des racines profondes dans la tradition africaine.
** Cape jazz est un genre de jazz qui est réalisée dans la partie la plus méridionale de l’Afrique, le nom est une référence à Cape Town , Afrique du Sud . Ce genre est similaire au style de musique populaire connu sous le nom de marabi, mais là où le marabi est un style de jazz de piano, dans le Cape Jazz les instruments peuvent être transportés dans un défilé de rue, (cuivres, banjos, guitares et instruments de percussion).

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