Journal de la Semaine Internationale de la Critique 2016 – n°1

Albüm de Mehmet Can Mertoğlu, film d’ouverture de la Semaine Internationale de la Critique, est un premier long-métrage qui a la force de frappe de la jeunesse. Le réalisateur turc a 28 ans et affiche son intention de n’épargner personne.

 

Album-de-famille-52258Or donc, un couple lambda de cette moyenne bourgeoisie turque d’aujourd’hui qui fait rimer dans ses rêves les plus fous conformisme et consumérisme. Ils ont déposé dans le plus grand secret vis à vis de leurs familles respectives une demande d’adoption et décident donc de mettre en scène fausse grossesse et faux accouchement à la maternité pour constituer un bel album photo qui permettra de donner le change auprès des parents et aux yeux de la société.

Ce faisant, Mehmet Can Mertoğlu interroge notre rapport à l’image, la présomption de véracité que nous lui accordons envers et contre tout et les multiples possibilités de manipulation qui en découlent.

Après un prologue qui se passe dans un élevage bovin ultra-moderne et aseptisé, si loin de la nature qu’on se croirait presque dans un film de science fiction- nous voici prévenus- la première partie du film plante le décor de ce couple apparemment sans histoires. Elle travaille aux impôts, il est prof d’histoire dans un lycée et cette présentation de l’environnement professionnel de l’un et de l’autre nous vaut quelques scènes franchement burlesques.

D’un côté, le centre des impôts flambant neuf, tiré à quatre épingles et parfaitement mortifère : la caméra passe d’un « openspace « à l’autre et glisse sur les employés qui ont piqué du nez comme les administrés, la tête la première sur les différents bureaux dans un silence assourdissant.

De l’autre, nous découvrons une salle de classe où des ados surexcités vocifèrent à qui mieux mieux avant de découvrir que le prof est présent, assis à son bureau, sans la moindre initiative, ni visiblement la moindre intention d’élever la voix ou de lever le petit doigt…

La bande-son est peut-être l’élément le plus original du film, avec une utilisation savante -et souvent très drôle- de la saturation de l’espace par le bruit (des meuglements des bovins pendant l’introduction aux caquètements des oies à l’orphelinat, des rires hystériques des femmes dans la chambre du bébé aux vociférations des hommes devant un match de foot à la télé, des ronflements des adultes aux pleurs des bébés). Le réalisateur n’hésite pas à pousser le niveau sonore au-delà du réalisme pour faire ressortir le côté absurde et pathétique du quotidien dans ce qu’il a de plus banal et souvent de plus intolérable.

Le décalage entre l’image et le son fait éclater la férocité jubilatoire de la mise en scène qui progresse de saynète en saynète avec une obstination sans faille. Le rythme aurait gagné à être par moment un peu moins lisse et c’est peut-être la seule critique que l’on peut adressée au parti pris du réalisateur, mais d’un autre côté, ce kaléidoscope permet d’égratigner au passage tous les travers de la Turquie d’aujourd’hui : de la corruption aux clichés racistes, du machisme archaïque au mirage de la modernité.

Après une première partie qui mettait en scène tous les stratagèmes du couple pour arriver à leurs fins, nous les retrouvons dans un nouvel environnement ( grâce à une mutation obtenue bien évidemment par piston) avec le bébé conforme à leurs desiderata- c’est à dire comme par hasard un garçon au teint clair- et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes de la routine et de l’acceptation sociale. De fait, tout se passe à merveille dans le nouvel établissement où enseigne Cyünet avec des élèves sages comme des images où incidemment toutes les filles sont copieusement voilées… Et Bahar son épouse s’adonne au pouponnage avec délectation mais sans le moindre élan affectif.

La fin du film s’accélère tout d’un coup à la faveur d’un cambriolage qui suffit à faire vaciller le bel échafaudage monté patiemment depuis le début et qui sait peut-être même le faire s’écrouler, les ordinateurs de l’administration contenant tous les détails de la procédure d’adoption si soigneusement camouflée !

Mehmet Can Mertoğlu nous régale alors d’une dernière scène qui apparaît dans un premier temps comme une carte postale de plus dans le rêve petit-bourgeois avec l’excursion dans le paysage idyllique d’une cascade en pleine nature. Mais cette fois-ci il n’y aura pas de photo. Et que va donc faire ce jeune couple qui s’avance, le bébé dans les bras dans des eaux de plus en plus tumultueuses et tonitruantes ? Comment ne pas se poser la question ?

En conclusion, un premier film prometteur qui sous ses airs de franche comédie fait plutôt grincer des dents et rire jaune plus souvent qu’à son tour.

 

Diamond Island de Davy Chou

En 2011 Davy Chou nous avait ébloui avec son premier film Le Sommeil d’or, pari impossible et pourtant réussi de faire revivre l’âge d’or du cinéma cambodgien effacé brutalement de la carte par l’arrivée des Khmers Rouges au pouvoir en 1975. Le jeune réalisateur s’était fait archéologue pour fouiller les mémoires, retrouver des archives, redonner la parole à des témoins de l’époque, rétablir une cartographie des studios et des salles de cinéma dans une belle réflexion sur la place du cinéma en tant que reflet d’une époque, mémoire d’une culture et outil de l’inconscient collectif de tout un peuple.

diamond-islandEn 2014, il présentait un court-métrage à la Quinzaine des réalisateurs, Cambodia 2099 qui montrait déjà le projet clinquant et futuriste de ce nouveau quartier de Phnom Penh, appelé précisément « Diamond Island ».

C’est le titre de ce qui est devenu entre temps le premier long métrage de fiction de Davy Chou.

Nous voici donc dans le Cambodge d’aujourd’hui entre exode rural et développement urbain démesuré. Le film suit plusieurs très jeunes gens, dont Bora qui quitte sa famille et sa campagne natale pour se retrouver sur un chantier dans la ville nouvelle en train de pousser comme un champignon sur une des îles des fleuves de Phnom Penh. La route principale de l’île s’appelle Elite Road, le ton est donné. Cette île de diamant sera le ghetto des nouveaux riches cambodgiens.

Diamond Island est un film construit tout entier sur les contrastes : contraste entre la ville et la campagne, la jeune dorée et le sous-prolétariat déraciné, mais aussi entre l’aspect très documentaire du film : les engins de chantiers, le travail physique, les logements des ouvriers et les bâtiments d’un kitsch extravagant en train de surgir de terre et la dimension fictionnelle du récit qui repose sur les liens d’amitié et d’amour entre les personnages.

Davy Chou nous offre des plans extrêmement construits, notamment dans les aplats de couleurs vives, le rouge, le bleu et le jaune qui dominent à la fois dans les vêtements des personnages et les matériaux de chantier. Les cadrages sont tout aussi précis et l’utilisation des lumières pendant les plans de nuit permet des découpages spectaculaires du cadre.

Sur le plan visuel, le film est très maîtrisé avec notamment quelques mouvements de caméra latéraux très fluides qui donnent toute la mesure de la distance qui existe entre les différents personnages. La fluidité est d’ailleurs une des caractéristiques du film avec un montage souple d’où ressortent avec d’autant plus de force les quelques cuts inattendus qui ponctuent le film aux moments névralgiques ou encore le split screen en quatre parties pour suivre simultanément la progression d’une même scène vécue par quatre couples différents.

Diamond Island est aussi un beau film d’apprentissage. Ces jeunes gens filles et garçons s’éveillent à leur sexualité en même temps qu’ils apprennent à gagner leur vie et à voler de leurs propres ailes loin du cocon familial. Les scènes de drague sont à la fois drôles et très délicates, la caméra se fait légère. On sent toute l’empathie du réalisateur pour ses personnages. Se révèle également à nos yeux d’Occidentaux ébahis l’ampleur de la mondialisation qui loin de faire circuler uniquement des biens et des services, exporte également les modes de vie jusque dans des « fêtes » aussi artificielles sous ces latitudes que la St Valentin ou Halloween.

Une St Valentin à la sauce khmer où les jeunes filles ne rêvent que d’une chose : se faire dépuceler, du moins s’il faut en croire Virak, le plus fort en gueule des quatre jeunes gens qui se verrait bien en chef de sa petite troupe. La leçon de drague qu’il administre à ses ouailles est à elle toute seule un morceau d’anthologie, Et son écho est encore plus drôle et touchant lorsque Bora se prend à appliquer les recettes récemment apprises avec la jolie Asa (et que ça marche).

L’un des ressorts dramatiques les plus forts du film repose cependant sur la confrontation entre Bora et Solei, son frère aîné qui n’avait pas donné signe de vie depuis 5 ans.

De Solei, on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’il fraye avec la jeunesse friquée de la ville et qu’il en possède tous les signes extérieurs d’appartenance (la moto, l’I phone, l’aisance jusque dans sa façon de marcher). Solei a clairement voulu une rupture totale avec son milieu d’origine. Il veut non seulement changer d’environnement et si possible de pays (grâce à l’inoxydable rêve américain ), mais surtout il veut changer de peau. Comme il le dit à Bora après l’enterrement de leur mère auquel il n’aura pas assisté : »il est trop tard maintenant, je ne peux plus revenir en arrière ».

Bora est encore hésitant. On sent bien qu’il ne veut pas renoncer à Asa, mais nous le retrouvons sans transition manager du « Blue Café », comme le lui avait fait miroiter Solei. Bora a définitivement quitté le chantier. Et la dernière scène qui se passe à Diamond Island nous le signifie clairement.

Le passage au deuxième film est souvent un saut périlleux. Davy Chou réussit pleinement son pari en choisissant qui plus est de quitter le documentaire pour la fiction : un double saut périlleux en quelque sorte.

 

Josiane Scoléri

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