Cinéma / SUNSET SONG de Terence Davies.

Après le magnifique The Deep Blue Sea (2011), le trop rare cinéaste Anglais s’inspire du roman Homonyme de Lewis Grassic Gibbon, pour nous offrir une grandiose fresque , sur la paysannerie écossaise avant et après la première  guerre mondiale , au cœur de laquelle l’emblématique destinée de la jeune héroïne surmontant les épreuves ( familiales et de la guerre ) , offre au portrait d’une famille et d’une nation la dimension historique , romanesque , tragique , intime , épique et bouleversante du courage de l’âme humaine pour y faire face. Un très grand film à ne pas manquer..>.

l'Affiche du Film
l’Affiche du Film

En ouverture de  Sunset Song ,l’image d’un champ de blé en pleine maturation à perte de vue, et le plan d’ensemble qui se resserre pour nous faire découvrir, étendue au milieu de l’immensité de celui-ci , Chris , la jeune et unique fille d’une famille nombreuse de paysans , les Guthrie , qui comme beaucoup d’autres familles de la région vivent des produits de cette terre qu’ils cultivent et dont il leur faut affronter la réalité d’un travail qui doit s’adapter et faire face aux aléas du temps et des saisons . Et le cinéaste en « capte » d’emblée , aussi, les effets ( la froideur de l’hiver, les pluies diluviennes laissant place à la verdure du printemps ou à la chaleur écrasante du soleil d’été ) par de superbes panoramiques donnant voir à la fois la beauté de celle-ci en même temps que cette rudesse de la nature qu’il faut affronter et dompter pour pouvoir en vivre. Cette nature qui contribue à forger aussi l’âme humaine et celle d’une communauté qui y vit,  dont le film va nous proposer , le double et passionnant portrait. Celui qui va nous immerger dans un premier temps et dans le sillage de Chris( Agyness Deyn, magistrale , qui  illumine le film ), au cœur du vécu d’une intimité familiale régentée par un père , John ( Peter Mullan , toujours aussi excellent) autoritaire et violent qui n’accepte aucune contestation. Puis, nous immerger, en parallèle des événements familiaux et de leurs répercussions, dans cette communauté villageoise à laquelle ils appartiennent , pour nous ouvrir ,dès lors , à une aventure et un ressenti collectif communautaire qui va , en toile de fond d’un conflit mondial qui va la bouleverser et révéler l’opposition de celle-ci à un conflit , dont elle rejette la responsabilité sur les politiciens jouant sur les va-t-en guerre, envoyant les populations à la boucherie…

Fils (  Jack Greelees)  et  père (Peter Mullan)  , relations conflictuelles
Fils ( Jack Greenlees) et père (Peter Mullan) , relations conflictuelles

Dans la mise en place de cette « relation » entre l’intime et le collectif, Terence Davies qui explore les multiples répercussions sur les quotidien de la vie des individus, inscrivant dans son récit et sa mise en scène la dynamique des pratiques qui le reflètent en se servant du double «  fil conducteur » des comportements humains qui en sont le reflet au sein de la famille et de la communauté , qui se retrouvent réunis dans ces « chants » et mélodies populaires les expriment avec cette authenticité dont il a décidé de faire le « leitmotiv » emblématique de ses films , dont la bande sonore est remplie de l’écho des musiques et des paroles . Dès le début  avec  Distant Voices , Still Lives    ( 1987 ) , en effet , il en a fait la bande originale   accompagnant les vies de ses héros , car dit-il dans le dossier de presse de son film ,  celles-ci  sont indissociables des destinées : «  sur cette toile de fond où l’on découvre l’histoire de Chris Guthrie , la dimension est aussi bien symbolique que rhapsodique . En filigrane on entend la musique des saisons , des airs de cornemuses joués pendant les mariages et des voix qui évoquent la mélancolie du passé (…) ce chant est le vôtre et le mien, celui de tous ceux qui ressentent des émotions, qui ont souffert ou ont étés heureux . C’est le chant qu’on écoute avec courage face à la mort , ou face à la vie . Mais Chris a une plus grande lucidité, une sagesse innée . Chris reprend le chant de la terre pour le genre humain , une rhapsodie pour nous tous , tandis qu’elle embrasse le cycle de la vie , naissance , mariage et mort. Ce chant explore les mystères éternels de la terre, du foyer, de la famille . Le mystère de la famille restant le plus grand de tous. Car la famille est source de nos plus grandes joies comme de nos affres les plus précieuses (…) à la fin de cette grande œuvre , le temps et la terre remportent la victoire face à la guerre, face à la souffrance de la vie et même au delà de la vie . C’est une histoire qui mérite d’être racontée » , dit -il .

Soeur  et frère au travail des champs : Chris ( Agynes Deyx )  et Will (  Jack Grenlees )
Soeur et frère au travail des champs : Chris ( Agynes Deyx ) et Will ( Jack Greznlees )

Et la force de son film est là , dans cette « osmose » que sa mise en scène sublime en scandant les séquences de ces magnifiques et authentiques instants de « suspension » qui l’immortalisent , à l’image de la scène du mariage de Chris et Ewan qui se conclut par la chanson «  le chant de la forêt » d’abord chantée en cœur par les invités de la noce , puis continuée « a cappella » par Chris , qui se retrouve alors isolée dans le cadre  avec Ewan son époux, les invités s’effaçant de l’image. Figeant dans l’éternité le couple dans un moment de joie et de bonheur, dont le chant en question évoquant les lamentations des soldats tombés au champ d’honneur, laisse entrevoir un lourd présage avec ces sombres « nuages » d’un conflit qui s’annonce . Une « suggestion » dont la mise en scène de Terence Davies se fait l’écho ,  qui inscrit  dans son récit  sans cesse ce va -et -vient ( la vie et la mort , la joie et la souffrance , la tendresse et la violence …) qui s’égrène «  le temps est assassin , la terre aussi » et la guerre et les millions de victimes , n’en parlons pas! . Et ce qui fait la force du personnage de Chris , c’est de faire face à l’adversité . Face à la violence du « pater familias » dont le frère , Will (  Jack  Greenlees) , va finir par émigrer à l’étranger ( Argentine )  , ne supportant plus les coups subis , et la mère qui va se suicider ne supportant  subir le bon vouloir  du  maître et  d’être violentée et engrossée  … Chris, elle , va lui résister et répondre en respectant ceux que son père tyrannise ( le frère qu’elle soigne des coups de fouets , la bonne qu’elle invite à table , le journalier relégué dans la grange …) et se protéger de lui ( porte de la chambre fermée) , se concentrant et se consacrant, même avant la mort du père ( dont elle n’embrassera pas la dépouille mortelle…) , sur cette « terre nourricière » dont elle tirera sa force de résistance aux souffrances et lui apporte la « sagesse » dont par sa distance , la « voix -off » qui accompagne le récit , se fait l’écho…

Le mariage de  Chris ( Agyness Deyn )  et d'Ewan (  Kévin Guthrie )
Le mariage de Chris ( Agyness Deyn ) et d’Ewan ( Kévin Guthrie )

De la même manière que la vie familiale et ses abus et violences dans la première partie, la seconde partie se fait l’écho d’un constat sur les conséquences d’un certain façonnement de la vie et des mentalités représentative de la période Edouardienne           ( régne d’Edouard VII , 1901-1910 ) qui à succédé à la « rigidité » de période Victorienn , et du poids moral de l’éducation religieuse, sur les comportements dont celui du père qui en est façonné , et que l’on retrouve aussi dans certains comportements « collectifs » scrutateurs et juges , de la communauté envers ceux qui en dérogent. Cette dernière qui, par ailleurs , ne manque pas de se faire l’écho de sa particularité en évoquant ce « pouvoir lointain » des politiques dont elle se méfie , et dont le « rejet » se concrétise, chez les jeunes gens ( le futur mari de Chris et se amis ) par le « refus » de s’engager dans un conflit, décidé par cette «  gentry » dominante dont ils ne font pas partie. Pourtant ils seront contraints de se « plier » aux ordres de mobilisation sous peine d’être considérés comme déserteurs. Se soumettre , Ewan qui doit s’y résoudre , le vivra très mal. Et  la guerre vous change un homme … que les retrouvailles du couple lors d’une permission mettront en lumière . Mais la force de Chris saura  encore y faire face , et celle de la vie aussi , qu’Ewan dans le sacrifice de la sienne offrira à sa bien-aimée «  j’ai compris pourquoi tu l’as fait , je suis fière de toi » , dit -elle en sanglotant serrant dans ses mains les habits de ce dernier . Investissant désormais définitivement , ce que déjà laissaient entendre les « ruptures » que Terence Davies installait dès le début dans son récit, et dont Chris se fait tout au long l’écho par son refus de s’inscrire dans l’uniformité morale imposée. Femme libre et pacifiste , Chris, incarne cette souffrance populaire qui dit et crie sa peine infinie qu’accompagne un magnifique travelling final, laissant sourdre de la boue des trachées, toutes les douleurs qu’une certaine folie meurtrière des hommes , peut générer . Les séquences   traduisant, loin du front ,  le ressenti  intime  ( de Chris )  et  collectif(  de la communauté ) ,  du  conflit    sont  en tout  point  admirables …
Et que dire de cette mise en scène magnifique et ses plans composés comme des tableaux de maîtres aux couleurs et éclairages sublimes traduisant , les uns la beauté de la nature , les autres  l’intimité  des intérieurs des maisons,  ou croquant les multiples portrait de groupes , en individualisant certains . Tandis que les « indices » , ici et là ( les broderies , les meubles , les tableaux , l’évocation de l’ancien testament … et les références musicales populaires dont on a parlé) , enrichissent et apportent au récit cette authenticité qui refuse les clichés . C’est, on  vous le répète , un très grand film que signe Terence Davies  …

(Etienne Ballérini )

SUNSET SONG de Terence Davies – 2016-
Avec : Peter Mullan , Agyness Deyn , Kevin Guthrie , Jack Greenlees, Ian Pirie , Douglas Rankine, Daniela Nardini  …

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