Cinéma / LA SAISON DES FEMMES de Leena Yadav.

Dans un village d’une province de l’Inde, le quotidien de quatre femmes prisonnières des traditions et du règne masculin qui vont se lever contre leur condition de « femme indienne soumise » et se battre pour   « corriger » cette honte d’une violence subie que les traditions et l’hypocrisie sociétale veulent garder sous silence. Faisant front, contre le déni, la violence et la haine. Une magnifique fresque, signée par la  cinéaste, scénariste et productrice . A voir de toute urgence …

l'Affiche du  film.
l’Affiche du film.

Un train et une foule multicolore qui le prend d’assaut , sur le trajet des visages de femmes souriantes à la fenêtre, se laissent caresser le visage par le vent . Elles s’y enivrent , goûtant l’espace d’un instant , ce « souffle » d’air qui leur fait oublier leur sombre quotidien. Cette scène au cœur des première séquences du film  La Saison des Femmes est loin d’être anodine et dévient même emblématique du récit qui va suivre et nous entraîner au cœur du quotidien de quatre d’entr’elles , dans ce petit village de la province de l’état de Gujurat. Où l’on va retrouver Rani ( Tannishtha Chatterjee ) femme trentenaire et veuve qui a élevé son fils Gulab ( Riddhi Sen ) devenu petite « frappe » et qui va s’endetter pour le « marier » dans la tradition et le ramener un certaine raison . Autour d’elle, on va découvrir , Janaki ( Lehar Khan ) la jeune mariée destinée à son fils dont elle va subir les violences. On y suit aussi le quotidien de Bijli ( Surveen Chawla ) son amie, la danseuse contrainte à la prostitution par son patron , et Lajjo ( Radhika Apte ) cette voisine soupçonnée de stérilité , désignée à la vindicte et battue par son mari . On le voit , on est loin des portraits stéréotypés proposés par les comédies musicales Bollywodiennes dans lesquelles les femmes sont les objets dont elles expriment, souvent , par leurs danses lascives , la soumission aux désirs masculins. A cet égard, le personnage de Bijli la danseuse qui s’y prête sous la contrainte de son patron en est le symbole parfait , en contrepoint, par la refus et l’indépendance qu’elle va conquérir au long du récit . Une démarche d’insoumission dans laquelle elle va entraîner ses trois compagnes….

Rani ( Tannishtha  Chatterjee)
Rani ( Tannishtha Chatterjee)

Loin donc de cette « sauce » consensuelle et conservatrice dont se font porteuses les super-productions musicales de Bollywood qui ne font que ménager l’hypocrisie sociétale cherchant à maintenir la femme indienne dans la « saison » de la dépendance et à la merci de l’autorité masculine prépondérante qui en fait des « esclaves » à qui il est interdit toute tentation de vouloir acquérir une certaine indépendance ( vestimentaire , s’éduquer , ou travailler…) qui pourrait rejaillir de manière négative sur le Maître du logis omnipotent dont la « virilité » serait remise question . On ne résiste pas à vous faire partager la déclaration d’intention du dossier de presse dans laquelle la cinéaste explique sa démarche :
«  Si j’ai écrit l’histoire de ces femmes ordinaires aux destins extraordinaires , c’est pour donner à mes personnages féminins une voix qui observe, comprend et réagit . Nous sommes tous parfois contraints par la structure sociale à nous conformer à certaines normes ou valeurs , sans nous interroger sur leur signification, ou les remettre en cause . Si les remettre en question fait de nous des hors -la -loi, et bien tant pis ! (…) Dans le village où se passe mon histoire j’ai rencontré une femme prénommée Rani , devenue veuve à l’âge de quinze ans qui m’a confié «  depuis dix- Sept ans on ne m’a pas touchée . J’ai enfoui tous mes besoins au fond de moi pour faire ce qui convient pour mes enfants » , ses mots m’ont bouleversée .Est-il « convenable »  d’ordonner à une enfant de quinze ans de passer le reste de son existence vêtue de noir , et à élever seule ses enfants qu’elle a eus  suite à un mariage forcé ? , qui a décrété ces normes ? . Un autre jour une femme nous a rejoints, elle bavardait et riait , mais son visage et ses bras  étaient couverts de bleus . Quand je lui ai demande si elle allait bien , elle a minimisé le problème «  mon mari travaille beaucoup , parfois c’est frustrant pour lui , sur qui d’autre pourrait-il se défouler ? , c’est ma vie parlons d’autre chose, m’a-t-elle dit. Son sourire m’a inspiré l’histoire de Lajjo… », confie la cinéaste .

La danseuse , Bijli ( Survee Chawla )
La danseuse , Bijli ( Survee Chawla )

Et son film , rempli de l’authenticité de ces témoignages qui l’ont enrichi , fait mouche et nous donne à voir et à  comprendre un « vécu ». Celui d’une souffrance et d’une honte retenue dont les larmes enfouies derrières les sourires qui les cachent sont le plus beau des cadeaux de ce film qui fait sourdre de ses images un « état des lieux  et d ‘une violence », dans l’engrenage de laquelle il semble impossible de sortir , à l’image du témoignage ci-dessus de cette femme battue qui « accepte » son lot. Difficile de remettre en questions les normes et les rôles sociaux … la cinéaste ne rechigne pas à en montrer parfois cette « résignation » ou encore « l’indifférence » qui s’installe face aux comportements violents dont on a connaissance. La Honte et la peur, ne sont pas des alibis mais des réalités si difficiles à affronter . A cet égard le personnage de la mère de Gulab est significatif , qui dans la continuité d’un passé et d’une violence subie , va être l’objet d’une nouvelle soumission à celle-ci dont elle va devenir la victime expiatoire d’un fils indigne ( agressif, voleur , alcoolique , violent, violeur…) qui la fait souffrir tout autant que sa jeune épouse . Une mère et une épouse qui vont mettre le temps pour se délier des chaînes qui les emprisonnent , puis réunies ( superbes scènes) justement contre cette violence devenue insupportable et dont elle trouveront la porte de sortie pour l’éradiquer . A cet égard , le geste final de la mère plus qu’un « sacrifice » est un acte d’amour , dont la symbolique qui l’investi du refus d’une transmission générationnelle ( père/ fils ) de la violence et d’une forme de tyrannie masculine ancrée dans les traditions . Son rejet auquel le films ouvre d’autres perspectives , offre au film une dimension réellement transgressive , que les destinées des autres amies, vont également illustrer ….

les quatre amies , e route vers la libérté ...
les quatre amies , en route vers la libérté …

Et la manière dont le récit décrit le cheminement de chacune d’elles pour rompre ses chaînes dont la force du récit et de la mise en scène , est de les mettre en évidence pas forcément par les images explicites mais par les non-dits , les mots à peine murmurés, ou encore , par les conséquences (sur les corps les bleus des coups subis , les cheveux que l’on coupe pour tenter de refuser un mariage arrangé … le maquillage ou les habits protecteurs comme le rire du clown qui cache ses larmes ) . C’est la belle idée du film que de traduire par le hors-champ , ces expressions multiples d’une violence symbolique qui se fait le reflet de cette société hiérarchisée qui la refuse et la rejette dans le déni . Celui-là même qui finira par lui revenir en Boomerang et en plein visage ! . Et les séquences qui traduisent la « révolte » de nos héroïnes qui se manifeste par ces élans devenus irrépressibles d’un double « désir » de liberté et de «  renaissance, redécouverte , ou , reconquête » du plaisir , comme forme de reconquête de soi , via ces pulsions  de rejet d’une condition qu’illustrent ces superbes scènes d’évasion , presque montrées comme des rêves longtemps retenus qui – enfin- se réalisent . A l’image de cette séquence où les quatre amies s’approprient les insultes des hommes destinées aux femmes et les leur renvoient  les expressions :« enfoiré de son père , enfoiré de son fils ! .. ». Alors, déterminées elles vont prendre leur destin en main , la danseuse refusera de continuer à se prostituer pour son patron et aussi  de faire de son partenaire de danse amoureux  celui qui pourrait devenir son nouveau maquereau . La stérilité féminine qui cache celle d’une mari cherchant à protéger la sienne et son statut de mâle fertile , sera  aussi affrontée et dévoilée. La mal -mariée,  trouvera la main qui lui permettra de se libérer d’une soumission et pourra  enfin ,vivre l’amour de sa vie . Et les échappées belles loin du village des quatre devenues rebelles et insoumises , sont autant d’ouvertures vers la liberté retrouvée contre l’oppression , vers la découverte de nouveaux plaisirs …un pied  de nez  salutaire et « jouissif  » …

Le film est d’autant plus passionnant qu’il distille dans le sillage de ses héroïnes un désir et une soif de vie et de vivre dans la dignité qui se construit au plus profond de la détresse et de la violence subie. Au cœur du cinéma , voilà  Indien un film à contre- courant qui met en lumière  la situation sociale de la femme ,  dont la réalisatrice espère que son film permettra de mettre en évidence le constat et la nécessité des changements, en ce sens  elle espére  «  que le film suscitera des conversations , des polémiques , qui me semblent essentielles pour notre monde et pour nos vies aujourd’hui . Tous ces sujets ont été trop longtemps relégués aux oubliettes , cachés sous le tapis . Et les débats sont le premier pas vers un changement… ».  Allez donc à la découverte de ce magnifique film.

(Etienne Ballérini)

LA SAISON DES FEMMES de Leena Yadav -2015 – Inde –
Avec : Tannishtha Chattejee, Radhika Apte, Surveen Chawla , Lehar Khan, Riddhi Sen , Mahesh Balraj , Chadan Anand…

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