BD / La Présidente fait froid dans le dos

la présidente CouvertureDe plus en plus la bande dessinée s’intéresse à ce que j’appellerai le domaine sociopolitique. Un exemple récent est la bande dessinée dont je me faisais l’écho il y a juste un mois « Cher pays de mon enfance », œuvre de Benoit Collombat, grand reporter à France Inter, et du dessinateur Etienne Davodeau. Celle dont je vous entretiens aujourd’hui ne parle pas du passé (les années 70 en France pour « Cher pays de notre enfance ») mais d’un très proche futur qui commence le 7 mai 2017, élection supposée à la présidence de la République de … Marine Le Pen. Quid ? Commodo ? Quando ?
Et ceux qui signent cette BD, « Madame le présidente » ne peuvent être guère suspectés de lepénisme ni de sombrer dans les alcools forts. Ici, le scénariste est François Durpraire, le dessinateur Farid Boudjellal. Et le signifié de la partie dessinée est aussi important que la fiction.
François Durpaire est un est un universitaire et militant spécialisé dans les questions d’éducation et de diversité culturelle aux États-Unis et en France. Il est également consultant pour la télévision et la radio. Il est président du Mouvement pluricitoyen, fondé le 20 janvier 2009 autour de l’Appel pour une République multiculturelle et pos raciale. Son slogan est « Nous sommes tous la France ».

Farid Boudjellal
Farid Boudjellal

Farid Boudjellal, auteur de bande dessinée, issu de l’immigration algérienne et de l’exode arménien, est atteint de la poliomyélite  à huit mois. Il grandit dans le sud de la France. La maladie l’empêche d’aller à l’école du cours moyen jusqu’à la classe de troisième. Titulaire d’un CAP d’employé de bureau et d’un baccalauréat G2, il poursuit par deux années à l’université : l’une en lettres, l’autre en sociologie. Son enfance est marquée par la guerre d’Algérie, et mai 68. Il obtient le prix Œcuménique au festival d’Angoulême en 1999.
« Madame la présidente » commence donc le 7 mai 2017, jour de l’élection de Marine Le Pen face à François Hollande. Et ce jour est un jour d’anéantissement (shoah en hébreu) pour Antoinette, une vieille dame de 94 ans, résistante pendant la seconde guerre mondiale, avec des valeurs de gauche encrées au fer rouge, qui vit avec Belleville en compagnie de Fati, jeune femme en attente de renouvellement de sa carte de séjour, ses deux petits enfants, Tariq, professeur de gym, et Stéphane, blogueur. On retrouve l’interculturel et l’intergénérationnel chers à François Durpraire.

François Durpaire
François Durpaire

Et l’intelligence dramaturgique de cette bande dessinée est de mettre en parallèle l’accession au pouvoir de Marine Le Pen et celle de cette famille qui va de facto jouer le rôle du chœur antique dans la tragédie – c’est le cas de le dire- qui se joue. Sauf que la narration principale va négativement influer sur le cursus de cette famille : la jeune Fati sera expulsée, le blog fermé, Stéphane et Tariq arrêtés, et Antoinette meurt d’une crise cardiaque. Sa dernière pirouette est de décéder le même jour que Jean-Marie Le Pen. Après tout, Léo Ferré est bien mort un 14 juillet !
La force de cet ouvrage n’est pas de décrire cette France de manière caricaturale avec un texte où la France s’effondre en 15 jours, sous la guerre civile… mais plutôt de tenter d’anticiper, à partir du programme du Front National disponible sur Internet, ce que donnerait ce programme comme conséquences économiques,  sociétales, et sur le plan de nos relations avec l’étranger…
Et pour cela François Durpaire s’est entouré des conseils de journalistes spécialisés en économie et en relations internationales : Emmanuel Lechypre , Ulysse Gosset , Wallès Kotra, Thomas Legrand . Quant à la France sous Marine Le Pen, elle voit la suppression du Conseil Constitutionnel, les clandestins reconduits aux frontières, le fichage généralisé des journalistes, la sortie de l’Euro, Eric Zemmour à la tête du Figaro…, une France comme imaginée par le Front National.
Le premier ministre sera Gérard Longuet, ce qui flattera « les républicains » mais qui ne fera pas oublier qu’il a été fondateur du groupuscule d’extrême droite Occident. Les historiques du FN ne seront pas au ministère, comme les ralliés (Menard et Collard). Six ministres viendront des « Républicains », (dont l’inénarrable Nadine Morano) le reste étant la garde rapprochée marinienne.
« Madame la présidente »
est en noir et blanc, je devrais dire en noir, blanc et gris : tous les fonds de dessins, les paysages urbains… sont en gris, comme si ce gris voulait nous signifier notre absence à discerner les nuances, à ne pas voir l’avenir. Sauf une séquence, vers la fin, qui apparaît dans un noir et blanc très tranché, comme si les personnages de cette séquence étaient les seuls à savoir véritablement ce qu’ils veulent et mettre tout en ordre – ou plutôt en désordre – pour y parvenir, le seuls à tirer les ficelles. Il s’agit de comploteurs et on pense immanquablement aux années 30. (Sur les complots de l’extrême droite dans ces années, je vus conseille la lecture du « Complot de l’Ordre Noir » par Philippe Pivion)
« La présidente »
est une politique-fiction – en espérant qu’elle ne demeure qu’une fiction, très bien documentée, servie par l’intelligence du dessin. Vous ne pourriez pas dire que vous ne saviez pas. Indispensable, et à faire circuler.

Jacques Barbarin

« La Présidente » François Durpraire et Farid Boudjellal, éditions LES ARENES BD – DEMOPOLIS 20€

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