Archéologie de la Mort

Des Rencontres Archéologiques(1) qui perdurent à Antibes (AM) avec le 36ème rendez vous depuis leurs créations grâce à une équipe de Sophia Antipolis, le CRA (Collectif de Recherches Archéologiques. Une trentaine d’intervenants ont exposé l’avance de leurs travaux avec comme thème « Qu’est ce qu’une sépulture ». Pour les organisateurs, cette manifestation est l’occasion d’un véritable dialogue qui doit unir archéologues, historiens, anthropologues et chercheurs en sciences humaines et sociales.

Pyramide de la Lune à Teotihuacan a Mexique
Pyramide de la Lune à Teotihuacan a Mexique

Quand on est un simple auditeur curieux mais non spécialiste, il faut s’accrocher, en effet, ces chercheurs et scientifiques ont un langage bien à eux, d’ailleurs les organisateurs avaient articulé la manifestation en trois sections : les Mots, les Choses, les Mœurs. Une bonne idée pour mieux comprendre le thème général de ces Rencontres comme, par exemple, pour les « Mots », bien définir : sépulture, tombe, nécropole, cimetière, inhumation, crémation, etc…Pour la seconde section du congrès «  les choses », comment définir les critères, les indices qui permettent de reconnaître une sépulture, de savoir si c’est un dépôt volontaire ou le résultat de restes humains ensevelis à la hâte soit par un tiers inconnu, soit en période de guerre. Quand au troisième volet « Les Mœurs » , il touche le sens des pratiques funéraires, les normes dans diverses sociétés, les déplacements des morts, le refus de sépulture…bref, une quantité impressionnante de paramètres très importants ont été évoqués par tous ces scientifiques venus d’horizons très différents. L’archéologue Henri Duday de l’Université de Bordeaux nous donnent quelques clés et quelques réflexions sur son intervention Archéologie Funéraire ou Archéologie de la Mort.

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Henri Duday :

D’une manière générale, l’archéologie comporte une branche qu’on appelle l’archéologie funéraire, c’est à dire, l’archéologie des tombes, des sépultures. Maintenant, nous sommes parfois confrontés à des découvertes de restes humains dont il n’est pas certain qu’ils soient dans un contexte de sépultures, il n’est pas certain qu’ils aient été l’objet de funérailles, d’abord parce qu’on peut avoir des cadavres perdus. On pense aux morts de Pompéï, ces morts n’ont pas été l’objet de sépultures. Ils ont été ensevelis mais pas par la volonté de l’homme. On pense aussi à la dissimulation des cadavres dans le cadre d’actions criminelles. On pense aussi à la privation de sépulture qui est la peine la plus infamante que les sociétés humaines aient imaginé, c’est à dire, non seulement mettre l’individu à mort mais ensuite lui refuser son caractère humain, c’est à dire, faire en sorte que sa dépouille soit traitée comme un déchet et ne fasse pas l’objet de tous les honneurs qu’on rend aux défunts. L’archéologie de de la mort est plus vaste que l’archéologie funéraire (2).

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JP L :

Là, c’est la difficulté du travail de l’homme de sciences comme vous pour dénouer tout çà ?

Henri Duday :

Oui, c’est souvent difficile, on peut avoir des traitements funéraires originaux qui nous amènent à douter de la réalité des sépultures, alors, parfois, il y a des non sépultures, de la même manière on va se préoccuper de sculptures qui sont manifestement des tombes mais qui sont vides, alors, il peut s’agir d’un cénotaphe, on pense au cimetière marin à Sète. Parfois, sur des tombes, on voit, ça se présente exactement comme une tombe mais il y a le nom de la personne et puis, il y a ce péril en mer et, donc on a construit une tombe parce que c’est le point d’ancrage des cultes du souvenir mais, évidemment, à l’intérieur, il n’y a pas de cadavre parce qu’il n’a pas pu être récupéré. On a aussi des tombes qui n’ont pas été utilisées. J’ai travaillé avec des collègues sur une métropole grecque archaïque au nord de Syracuse. Il se trouve qu’en 483 avant JC , le tyran de Syracuse dit que cette ville l’embête, il la détruit et il déplace toute la population . Il y avait des tombes qui étaient prévues, il y avait des gens qui avaient fait construire pour eux, évidemment, ces tombes sont restées vides parce que les personnes n’habitaient plus là. On a aussi des tombes qui peuvent avoir été des tombes provisoires, des lieux, des dépôts provisoires avec ultérieurement un transfert en un autre lieu. On a découvert des choses comme çà, Pompéi par exemple, il y a une tombe où manifestement, il y a une jeune femme qui a été inhumée, enfin, elle a été brûlée, ses os ont été placés dans l’urne mais très rapidement après, l’inscription sur le monument qui a été construit ultérieurement dit qu’elle est morte à 25 ans, donc le monument n’était pas construit. Elle est morte brutalement, on lui a fait d’abord les premiers honneurs avec crémation…mais ensuite, on lui a construit un monument. On a récupéré les os pour les transférer dans ce qui est devenu la tombe définitive. Fort heureusement pour nous, au fond de la fosse sous l’urne cinéraire, ils avaient déversé des produits, du curare sur l’aire de crémation. Après avoir collecté les os il y avait des particules osseuses et j’ai pu établir un collage, plusieurs collages même…on sait très bien qu’il y a une complémentarité et là, vous avez une tombe qui manifestement a été une tombe provisoire. On a des exemples dans des circonstances tout à fait différentes, par exemple avec la guerre de 14/18 , quand il y avait des morts, à certains moments, on a pu les inhumer et, parfois, l’armée a conservé des plans du cimetière mais ces cimetières ont été creusés ainsi que les tombes n’importe où au moment de la fin de la guerre, on était parfois sur des propriétés privées et, donc, il y a eu des exhumations pour que les corps soient transférés dans une nécropole nationale.

JP L :

Le cadavre est là, comment commence votre travail ?

Henri Duday :

Nous, quand nous arrivons, ce n’est pas le cadavre qui est là, c’est le squelette, ce que nous voyons ce sont des os mais effectivement, nous devons repenser l’histoire de la sépulture. Elle a commencé dans le cadre que nous appelons les sépultures primaires, c’est à dire l’inhumation d’un corps complet, ça a commencé par l’inhumation d’un cadavre donc, cela signifie que, pour fouiller et bien interpréter une sépulture, il faut avoir évidemment des connaissances en ostéologie humaine, c’est pour cela que j’ai fait des études de médecine. J’ai travaillé dans un laboratoire d’anatomie à Montpellier en même temps que l’archéologie parce que je voulais faire évoluer les méthodes et, il faut donc connaître l’anatomie ostéologique de l’homme mais , il faut connaître aussi tous les processus de décompositions du cadavre puisque, évidemment, la disparition des chairs, la putréfaction entraînent des modifications de …volumes . Vous imaginez bien qu’au départ, nous avons le volume du thorax et ensuite, dans la décomposition, les côtes tombent, etc…donc, nous devons essayer de restituer le micro-milieu au sein duquel s’est opérée la décomposition du cadavre à partir des déplacements plus ou moins important d’os, ce qui nous permet de savoir si le cadavre était dans un espace vide ou s’il y avait une structure, un cercueil, un coffre, etc…qui ménageait un vide autour de lui ou, si au contraire, le corps était pleine terre, c’est à dire avec la terre qui vient immédiatement au contact du cadavre, c’est à dire que là, nous avons un travail qui se rapproche finalement beaucoup d’un travail de médecin légiste.

Deux adultes masculins déposés tête-Bêche
Deux adultes masculins déposés tête-Bêche

 

JP L :

Là, il y a des choses importantes, on ne touche pas tout de suite ce squelette ?

Henri Duday :

Les méthodes de l’archéologie funéraire ont beaucoup évolué, en ce sens qu’à l’origine, les gens fouillaient les sépultures pour les objets posés auprès du mort pour les épitaphes, pour la monumentalité de certaines tombes et, je dirais d’une manière générale, le mort était un peu en arrière plan parce que tout simplement, les fouilleurs ne connaissaient pas le squelette, ne connaissaient pas les processus de dégradations du cadavre et donc, ils parlaient de ce dont ils avaient appris à connaître et j’ai l’habitude de dire que dans les publications anciennes, on essaie de se faire une idée de la place qu’occupent les différents éléments constitutifs de la tombe, dans l’esprit de l’auteur, simplement en comptant le nombre de lignes que l’auteur a consacré à tel ou tel élément…la conclusion est simple, c’est le mort qui a été déposé en offrande auprès d’une pointe de flèche ou d’une lampe à huile, ça ne veut pas dire que la pointe de flèche et la lampe à huile ne sont pas intéressantes mais, quand même, le personnage principal de la tombe, pour moi c’est le mort, ce sont aussi ceux qui ont construis la sépulture mais les gestes que prétend restituer l’archéologie funéraire, ce sont des gestes qui se sont ordonnés.

JP L :

En lisant de nombreux ouvrages concernant par exemple les momies égyptiennes, on peut découvrir des significations importantes selon la position du corps, la tête tournée ou pas, qu’en est-il ?

Henri Duday :

Disons que c’est la place forte de la pensée religieuse, je dirais notamment des interrogations sur la mort dans les populations anciennes mais, dans les populations anciennes, on a aussi des variations extraordinaires des traitements funéraires.

JP L :

Avez vous un souvenir de l’une de vos recherches sur ce thème de l’archéologie funéraire ?

Henri Duday :

Oui, oui, bien sûr, des découvertes pas extraordinaires quand j’ai fait ma thèse de médecine sur une sépulture antérieure au Néolithique qui est une des plus anciennes de Corse et, sur laquelle, j’ai pu prouver que la femme adulte, dont on a retrouvé le squelette, par la position de la main gauche et des signes de fractures très marquées sur les os, avait souffert d’une paralysie d’un nerf. A partir de ces observations de terrain, d’une position très particulière de la main, etc…arriver à restituer ce qu’a été la vie de cette personne, elle avait suffisamment de lésions assez invalidantes pour qu’on pense que cette femme avait nécessairement été prise en charge par des infirmiers de la préhistoire, c’est quand même une chose non négligeable.

JP L :

Quand vous allez revivre en l’an 3000, 4000 avec la généralisation de la crémation, quelles seront vos recherches ?

Henri Duday :

Justement, le fait de brûler quelqu’un ne détruit pas les os, contrairement à ce que les gens pensent on ne réduit pas les os en poudre, les gens ne veulent pas le savoir mais quand vous voyez ce qui sort de la chambre du crématorium actuel, ce sont des os fragmentés, fissurés mais qui sont reconnaissables, le fait même de la fragmentation est donc un phénomène surajouté à la crémation.

JP L :

Qu’est ce qui vous passionne dans cette archéologie de la mort ?

Henri Duday :

Essayer de beaucoup mieux préciser les structures funéraires, c’est vrai, qu’au début, je me disais que je ferais ma thèse sur les comportements funéraires, finalement, j’ai créé un champ disciplinaire, j’ai créé une approche qui m’a amené à réfléchir de plus en plus au processus de décomposition de cadavre à la manière dont on pouvait exploiter les observations de fouilles pour restituer les comportements. La science progresse régulièrement et, justement avec ces Rencontres, elles nous permettent à nous tous de de percer un peu plus les mystères qui restent encore à découvrir sur cette archéologie de la Mort.

Pyramide de la Lune reconstitution
Pyramide de la Lune reconstitution

Un sujet toujours d’actualité, dans la mesure où, fréquemment, des découvertes archéologiques permettent d’aller plus loin dans ces recherches . Les passionnés pourront aller dans le sud de la France au Musée de la Préhistoire des Gorges du Verdon à Quinson dans les Alpes de Haute Provence afin de découvrir la nouvelle exposition sur le Néolithique préparée par les archéologues Caroline Luzi et Jean Courtin, ce dernier, il faut le rappeler, avait découvert en 1980 cinq cranes vieux de 7 500 ans, découverts dans une grotte de Salernes dans le Var et, bien sûr, pour les parisiens, il ne faut pas manquer la réouverture du Musée de l’Homme.

Jean Pierre Lamouroux

(1) Comité d’organisation – Laboratoires du CNRS comme le C.E.P.A.M avec Myriam Benou – Michel Launers et Anne Maris Gomez de l’Université de Nice Aurélie Zemour, Université de Nanterre et Henri Duday – Université de Bordeaux

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