Nice, ces chers disparus !

Amis lecteurs, mes «oisivetés», comprenez mes ballades pédestres dans cette ville de Nice où je demeure depuis plus de soixante ans maintenant ainsi que mes goûts prononcés pour l’étude de son histoire m’ont conduit à m’intéresser à son passé souvent tumultueux, aux personnages et aux monuments qui lui sont associés. C’est aux monuments disparus que je vais m’intéresser aujourd’hui et beaucoup d’entre nous ne se doutent pas de la quantité de ces témoins silencieux de notre passé nissart qui ont été détruits ou qui se sont simplement volatilisés sans que l’on sache ce qu’ils sont devenus. Heureusement, certains ont miraculeusement survécu aux épreuves du temps et surtout des hommes. Ils sont encore visibles de nos jours mais ils ne sont plus nombreux.

Pour faire simple, nous ne remonterons pas à l’antéchrist, nous nous contenterons simplement de démarrer cette modeste enquête à l’époque dite «moderne», soit 1792 qui coïncide avec l’arrivée de la Révolution  française dans le Comté de Nice.
Les soudards du général Danselme, à leur arrivée à Nice en septembre ne feront pas dans la dentelle et, très vite vont focaliser leur démarche «libératrice» sur les lieux de culte chrétiens dont en particulier le couvent franciscain de la place Saint-François, très vite baptisée «Place des ouvriers», très subtil !
Monument des israelites et sphryngesLes pères, présents ici depuis le XIIIe siècle vont être chassés brutalement, leur cimetière rasé et la belle croix séraphique qui ornait son entrée va être abattue, brisée en plusieurs morceaux. Par bonheur, de pieux niçois vont récupérer les débris, les cacher dans une grange et, vers 1804, le calme revenu, elle va être réparée et être  à nouveau dressée, cette fois sur la place du monastère de Cimiez. Il y a une vingtaine d’année elle subira encore les outrages de vandales stupides. Elle sera restaurée et mise à l’abri dans le sanctuaire. Une copie fidèle la remplaçe depuis sur l’esplanade de l’église.
Une autre croix va, avoir une histoire mouvementée mais renaîtra elle aussi de ses cendres, c’est la Croix de Marbre, une croix couverte unique dans notre département, édifiée au quartier éponyme, souvenir de l’emplacement de l’ancien couvent des franciscains Observantins qui a vu la création de la confrérie des Pénitents Bleus de Nice en 1461.
Savez-vous amis lecteurs, qu’en marchant sur la place Masséna, il y avait sous vos pas un ancien pont que le recouvrement du Paillon à cet endroit en 1883 a fait disparaître? Ce pont baptisé pont Saint-Charles puis Pont-Neuf  permettait  de relier plus directement la vieille ville avec le nouveau quartier crée à l’ouest, le «Newborough», très prisé des hivernants anglais, puis même, par la suite, des familles nobles niçoises.
En 1826, le roi Charles-Félix de Savoie confirme le privilège du port-franc pour sa bonne ville de Nice accordé jadis par feu Charles-Emmanuel 1er. Les commerçants reconnaissants vont édifier un monument en son honneur placé à l’entrée sud du nouveau pont Saint-Charles et connu sous le nom de Colonne des Israélites ou  Colonne des Juifs, d’autant plus que cette communauté appréciait son attitude bienveillante vis-à-vis d’elle. En 1849, on constate qu’il gêne la circulation des charrois et il est déposé sans vergogne. D’abord entreposé dans un magasin municipal, il va être démonté. Le socle portant la devise «FERT» des souverains de Savoie est  encore visible dans le «musée lapidaire» établi dans l’ancienne loge municipale qui jouxte l’église de  l’Annonciation/Ste Rita. Il est entouré des quatre sphynges (sphinx à têtes de femmes) qui l’ornaient à sa base  et qui, ont figuré  pendant un certain temps à la  cascade du château. La colonne quant à elle a disparu depuis longtemps et n’a jamais été retrouvée.

Colonne des SerruriersDans la même veine et toujours au temps du «bon roi», et toujours en son honneur, la corporation des maîtres-serruriers de Nice avait érigé un monument dit «Colonne des Serruriers» situé  initialement sur la place Charles-Félix, à l’extrémité est du Cours Saleya. En 1987, le monument est déplacé vers le Bd Jean-Jaurès, à l’entrée de la rue Centrale, emplacement tout à fait incongru d’ailleurs. En 2007, en une nuit, le monument est déposé car, il gênait paraît-il les travaux de la ligne «1» du tramway. Renseignements pris, on nous assure toutefois qu’il doit être nettoyé puis remonté place Charles-Félix qu’il n’aurait, c’est vrai, jamais du quitter. Nous sommes en 2015 et il n’est toujours pas reparu après quelques errances à Nice-Ouest relatées çà et là par la presse locale! C’est très dommage et peu généreux vis-à-vis d’un roi qui aimait pourtant passionnément Nice. Pour achever d’oublier ce pauvre monarque, sa statue visible il y a encore quelques années à l’entrée de l’Hôtel de Ville (une réplique ce celle figurant au port) à été démontée et remplacée par une sculpture d’un artiste moderne aujourd’hui disparu, une oeuvre qui aurait bien mieux sa place au MAMAC. Heureusement, le souvenir de Charles-Félix est encore pérennisé par sa statue au port, injustement mutilée en 1853 par les niçois en colère alors que, décédé depuis 1831, il n’était pour rien dans la suppression du port franc décidée autoritairement par Victor-Emanuel II et son ministre Cavour !

Grand eucalyptus place Massena
Grand eucalyptus place Massena

A propos, et pour rester dans le même secteur géographique, qu’est devenu l’ancien cadran solaire du Théâtre Impérial de Nice redécouvert par hasard en 1998? Ce monument ornait la façade sud du Théâtre détruit suite à un violent incendie en mars 1881. Il a erré ensuite dans divers lieux. En 1998, la gérante d’une entreprise de taille de roches remarque, dans un lot de récupération, des pierres sculptées particulières. Poussant plus loin, elle découvre qu’elle est en présence des restes du cadran solaire financé par un certain lord Coventry qui l’avait offert à la ville de Nice afin de décorer la façade méridionale du théâtre. Ce passionné de la mesure du temps avait également été à l’origine du canon de midi mis à feu par un employé municipal près de la plateforme sommitale du château. Il faut dire que ce pauvre lord avait une épouse fort bavarde qui oubliait souvent de préparer le repas au grand dam de son noble époux. Le coup de canon était là pour la rappeler à ses devoirs élémentaires de maîtresse de maison!
Que dire aussi de la disparition, par une nuit sans lune, du grand et splendide eucalyptus planté sur la place Masséna à l’entrée de l’actuelle avenue de Verdun? Honoré Sauvan, le maire alors en exercice a déclenché une émeute lorsqu’au petit matin, les premiers passants ont découvert le bel arbre abattu à la sauvette (sans mauvais jeu de mots!) sur ordre de la municipalité. Epargné de justesse par les travaux de couverture du Paillon, c’est un peu vrai que cet arbre devenu monstrueux commençait à devenir… gênant mais les niçois n’ont guère apprécié ce procédé un peu expéditif !
Dans le vieux Nice on peut déplorer également la disparition il y a environ trente ans  d’un fontaine ancienne située Bd Jean-Jaurès à l’entrée de la rue Pairolière côté Garibaldi. Le magasin de fleurs voisin se souvient encore de cet édicule déposé on ne sait trop pourquoi car il ne gênait personne. Bien entendu, il s’est évaporé dans la nature depuis!

La fontaine aux animaux
La fontaine aux animaux

A propos de fontaines, portons nous maintenant vers Nice-nord, sur la place St Maurice. A cet endroit autrefois campagnard, on trouvait une fontaine-abreuvoir pour animaux offerte en 1908 par un généreux donateur Adrien Richon, membre de la SPA. En juin 1994, le projet de transformation du quartier avec démolition de l’ancienne école Von Derwies, devenue vétuste, prends corps et l’ancienne fontaine acollée au mur nord du  bâtiment est déposée et disparaît effectivement quelque temps après sans que l’on sache ce qu’elle est devenue. Là aussi, renseignements pris, elle aurait été soigneusement emballée puis entreposée dans un magasin municipal… où on ne la trouve plus! En 2008, la question est reposée par le Comité de quartier (cf. plusieurs     articles parus dans la presse locale en 2008) à qui on assure que, dès qu’on la retrouvera, juré craché, elle sera dressée à nouveau sur la place Médecin. Nous sommes en 2015 et toujours rien! Ne nous faisons pas  d’illusion: encore un souvenir du passé niçois perdu. On pourrait citer d’autres exemples. Notre culture niçoise si riche et si intéressante se perdrait-elle peu à peu à travers son patrimoine citadin ? Ce serait bien dommage, avouons-le.

La nissartitude, c’est vrai, ne doit pas être le repli systématique sur le passé, sans vision de la modernité, mais ce n’est  pas non plus oublier la mémoire et la richesse de notre histoire locale que racontent justement ces anciens monuments, ces vieilles pierres dont certaines sont, je ne dirai pas exposées mais plutôt entreposées, comme mises en prison, dans un coin du Vieux Nice, dans l’ancienne loge municipale (où historiquement elles n’ont rien à faire) au lieu d’être mises en valeur dans un musée lapidaire digne de ce nom. Ces témoins de pierre le méritent bien car ils ont tous une histoire à raconter et souvent quelle histoire!
Nostalgie, dirons certains, et pourtant l’étude du passé sert beaucoup à gérer le présent et, partant, l’avenir. Notre génération actuelle est sans doute une des dernières à pouvoir s’intéresser encore à nos racines et à faire des découvertes. Nos successeurs, asservis de plus en plus par les technocraties et les gadgets modernes mis en place afin de mieux les manœuvrer risquent d’aboutir à la société déshumanisée que dépeignait déjà en 1932 Aldous Huxley dans son roman prophétique «Le meilleur des mondes».

Regardez autour de vous, dans la rue, dans le tram, en voiture, nous n’en sommes plus loin.

 Yann Duvivier

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