Cinéma / SANGUE DEL MIO SANGUE de Marco Bellocchio.

Après La Belle Endormie (2012) le cinéaste italien – autour d’une histoire de sorcellerie Moyen- âgeuse qui fait écho à une autre,  contemporaine  de « prédation » globalisante –  nous entraîne une fois encore au cœur des traumatismes,  où passé et présent, se renvoient l’écho de ses interrogations ( politique , mœurs , religion, sexualité , fantasmes…) sur la société, en même temps que de ses obsessions intimes ( ici la mort de son jumeau ) qui hantent son œuvre…

l'Affiche du Film.
l’Affiche du Film.

Les deux parties qui composent le récit se déroulent dans le même lieu de la terre d’Emilie-Romgane et de la petite ville Bobbio,  où est né et vit encore aujourd’hui le cinéaste. Dans ce lieu et cette région remplies d’un passé historique, le cinéaste après un déjà long parcours  (son premier long métrage Les poings dans les poches date de 1965 ) , a choisi d’y inscrire ses thèmes récurrents en les faisant se téléscoper dans un espace temporel ( passé-présent ) qui lui permet d’envisager au cœur de ce décor et de cette structure narrative , une sorte d’épilogue libertaire ( La libération de la réligieuse , la jeune fille qui s’enfuit avec le garçon …) qui fait écho, à la fin d’un monde que la mort du cardinal semble sceller en forme d’adieu à un passé , mais aussi à un présent. L’inquisition d’hier des notables religieux et celle des Escroquéries du présent d’autres notables , ont en commun le même type de fonctionnement ( sociétés secrètes ) générant les formes d’abus de pouvoir et de violences. La construction du film à la fois déroutante ( on s’y perd parfois dans les échos que se renvoient les deux principales parties du film ) ,  laisse libre-court à l’interprétation et au ressenti du spectateur « je n’ai pas voulu donner toutes les explications , j’ai laissé volontairement la dramaturgie ouverte … » , explique le Cinéaste . D’autant que ce dernier y insère en filigrane et sans les pointer des références qui font écho à son histoire personnelle ( la perte de son frère jumeau survenue en 1968) dont le spectateur de son film aujourd’hui, n’a pas forcément connaissance . Mais cette « approche » distanciée qu’il en fait , au travers du suicide du prêtre Fabrizio séduit par une nonne, offre à la tragédie du suicide de ce dernier un écho particulier , sachant que les films du cinéaste revêtent  aussi , souvent , la forme de la thérapie collective ( sociétale ) et (ou) individuelle ( identitaire ).

Benedetta ( Lidiya Liberman) entourée de ses accusateurs ...
Benedetta ( Lidiya Liberman) entourée de ses accusateurs …

Dans la première partie du récit  située en l’an 1630 , on découvre le calvaire de la Nonne Benedetta ( Lidiya Liberman) dont le prêtre Fabrizio séduit par elle et qui s’est suicidé , et  l’arrivée  à l’abbaye  du frère de ce dernier , Fédérico ( Pier – Giorgio Bellocchio) qui va demander l’intervention de l’église pour lui rendre justice et l’extraire de ce «  cimetière des ânes » où sont enterrés les « impies » , cherchant à faire prouver qu’il a été « ensorcelé » par Benedetta qui à l’évidence a pactisé avec Satan . Le procès en sorcellerie de cette dernière dans l’abbaye de Bobbio et ce qu’il révèle comme violences , qu’illustrent les fortes scènes des épreuves de ses supplices ( enchaînée et précipitée dans la rivière , subissant  l’épreuve du feu , puis emmurée vivante …) pour la faire avouer. Le cinéaste y fait le distingo entre les inquisiteurs ( les jouisseurs sadiques et ceux plus compatissants). Mais il y a aussi l’imagination du cinéaste qui vagabonde au cœur de cette réalité historique et qui renvoie à la violence de l’Eglise , le miroir de turpitudes-  et de doutes dans lesquels se retrouve plongé à son tour Fédérico –  où Satan , semble lui aussi se cacher sous un autre visage . Comme l’illustrent les séquences empreintes de sensualité , où les deux sœurs Perletti ( Alba Rorhwacher et Fedérica Fracassi ) s’invitent dans le lit du soldat pour le consoler , ou celles où à l’évidence lui aussi se retrouve « envoûté » par Benedetta . La tentation et les frémissement de la chair qui font écho à cette autre obsession du désir sexuel qui habite les films du cinéaste ( Autour du désir /1990 , Le Diable au corps / 1986 ), et dont , ici , il trouve au cœur des violences de cette abbaye de Gobbio, une paradoxale ouverture et plongée , vers un autre espace-temps…

Federico ( Pier Giorgio Bellocchio ) et les deux soeurs Perletti ( Alba Rorhwacher et Féderica Fracassi )
Federico ( Pier Giorgio Bellocchio ) et les deux soeurs Perletti ( Alba Rorhwacher et Féderica Fracassi )

Celui-ci se concrétise d’ailleurs par un basculement dans la modernité où le passé s’est éffacé et dont l’abbaye de l’inquisition est devenue plus tard une prison plus moderne  puis est tombée au fil des ans en décrépitude , dont les murs sont désormais habités par un mystérieux Comte ( Dracula?) qui ne sort que la nuit. On y est d’ailleurs introduit par un tout aussi mystérieux gardien qui lit Andersen. Et puis on y découvre qu’un certain inspecteur d’impôts Fédérico Mai ( Pier Giorgio Bellocchio), souhaite acquérir l’abbaye pour le compte d’une Riche milliardaire Russe. La Communauté villageoise qui a vent de l’affaire se réunit inquiète du devenir de l’abbaye , mais surtout de cet intérêt soudain pour des ruines par un homme d’affaires qui pourrait changer la donne de  l’avenir de la cité et les intérêts des notables de la petite Ville . Face à l’argent de la globalisation et à celui du fisc, la communauté de notables va faire appel au Comte pour qu’il intervienne … la satire, dès lors s’installe créant  la rupture de ton entre les deux récits . Le questionnement sur le devenir de la communauté aux prises avec un escroc et un milliardaire , mais aussi cette « fondation » des notables ( Mafia?) qui la gouverne et l’administre … puis la découverte , via internet , du pot- aux -roses ! .

Le conte ( Roberto Herlitzka ) qui s'est retiré dans l'ahhaye de Gobbio
Le comte ( Roberto Herlitzka ) qui s’est retiré dans l’abbaye de Gobbio

Bellocchio décrit au bout du compte deux mondes qui s’écroulent victimes de leur propres turpitudes et violences … vampirisation inéluctable ? , un épilogue lui aussi étonnant,  apporte une lueur d’espoir. On vous le laisse découvrir.                                          La forme du film trouve dans ses deux parties  et  son  apprendice final , une cohérence interne dans la mise en scène avec ses envolées stylistiques et ses ouvertures à l’interprétation interpellant le spectateur , en même temps que le cinéaste y inscrit à la fois son goût d’une narration dont les tonalités de la rupture constituent une sorte de besoin pour y faire éclore la complexité de sa  réflexion  sur le monde dont les tonalités complexes et intimes de son regard se font l’écho . Ainsi la partie concernant Soeur Benedetta par son approche esthétique des gros plans, fait penser à la fois aux  films de   Dreyer et  de  Bresson, en même temps que son regard sur la société  fait référence à  la forme picturale des tableaux d’époque  et (ou ) aux  drames historiques en costumes pour  le  recit du martyre  de Benedetta , et,  pour la partie moderne de l’autre , celle la  tonalité  du conte satirique qui renvoie par instants, aux beaux moments  corrosifs  de la comédie italienne , avec cette   belle idée de l’image de la mythologie du Vampire détournée pour les besoins de la cause des notables , pour devenir leur rempart contre la globalisation. Mais l’ombre d’un autre vampire plus puissant se profile capable de dévitaliser ( autre belle image ) leur pouvoir , et prendre la place. Dans ce flux et reflux entre passé et présent, entre jeu de chaises de pouvoirs , et  entre l’histoire collective et l’histoire intime , le lien perceptible que le cinéaste y inscrit a quelque chose de vital pour sa créativité et son désir de cinéma toujours surprenant, et, comme ici parfois , déroutant.
C’est, aussi, ce qui fait le prix de son cinéma : jamais prévisible …

(Etienne Ballérini )

SANGUE DEL MIO SANGUE de Marco Bellocchio -2015-
Avec : Pier Giorgio Bellocchio , Roberto Hirlitzka, Lydiya Liberman , Fausto Russo , Alba Rohrwacher, Federica Fracassi …

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