Le Flamenco de Juan Carmona

Entre la musique classique des Nuits du Suquet et la musique branchée des Plages Electroniques, les organisateurs de l’Eté à Cannes (A.M) ont préparé une autre affiche, une Fiesta Flamenca avec un géant de la spécialité Juan Carmona.

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Né à Lyon avec des parents fuyant le régime franquiste, Juan Carmona a voulu très vite se rendre sur les terres de ses ancêtres à Jerez de la Frontera. De ses deux origines culturelles, en revenant en France, l’artiste a su donner parfois une autre couleur au flamenco en rencontrant sur son chemin musical des musiciens comme Larry Coryell, Jan Garbarek, Marcus Miller, Trilok Gurtu, Al di Meola et dans le domaine de la musique classique, les plus grands orchestres symphoniques de la planète reprennent souvent l’une de ses compositions Sinfonia Flamenca. Le mot modernité employé à son encontre ne me semble pas approprié quand simplement, quelques accords semblent sortir d’un autre registre. Pour Carmona, la richesse harmonique du flamenco est toujours là, la modernité arrive quand la guitare a commencé à accompagner le chant

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« …c’est vrai qu’à l’époque, le flamenco, c’était le chant et la guitare servait simplement à accompagner le chant, la guitare n’était pas un instrument soliste, c’est bien après qu’il est venu des gens comme Ramon Montoya, ils ont amené la guitare soliste, à une époque, il y avait une affiche, il y avait le nom du chanteur écrit en gros, le nom de la danseuse en gros aussi et le guitariste qui venait en tout petit et puis, là où on va même plus loin, c’est quand il y avait les cachets, le chanteur avait le pactole ainsi que la danseuse et le guitariste, il avait ce qui restait. Grâce à des gens comme Paco de Lucia, les choses ont énormément changé, on le retrouve même dans les disques, si vous écoutez ceux des années 60 ou 40, la guitare était sous mixée, on l’entendait à peine, on entendait beaucoup le chant, aujourd’hui, la guitare a le même poids parce que ça a énormément évolué. La guitare flamenca a eu cette avantage, si vous voulez, que le chant flamenco, ça reste du chant en espagnol, donc ça reste beaucoup plus limité pour la compréhension des gens, alors que la guitare, que vous alliez aux Etats Unis ou en Chine, c’est un langage que les gens comprennent… »

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JP L : Vous pensez qu’avec les tendances arabo musulmanes, juives, chrétiennes, le flamenco est une musique très puissante ?

« …C’est sûr qu’au treizième siècle, le Maroc et l’Andalousie étaient un seul et même pays, moi j’ai fait un travail la dessus qui s’appelle Les Deux Rives, il y a eu énormément d’inspiration, de similitudes et, j’étais très étonné, notamment à Marrakech, il y a des danseurs, les zapateros comme nous les flamenquistes et ce qui m’a marqué, ce sont les similitudes rythmiques, il y a énormément de choses qui sont identiques… »

JP L : si on lit des textes sur le flamenco, c’est énorme ce qu’on peut trouver sur la danse, le rythme, les temps, les termes, c’est super technique finalement ?

« …Oui, c’est une musique qui est assez codifiée et un peu complexe mais, c’est à la fois une musique qui est liée à la terre et au peuple, il y a un langage qui est lié à la vivencia ( le vécu) qui fait que le message passe toujours.. »

JP L : l’improvisation, ça existe avec le flamenco ?

« …Oui, mais ce n’est pas du tout la même que celle du jazz, dans le jazz, ce sont en trois accords, une harmonie et une guitare jazz va déployer tout son savoir et, c’est infini, le jazzman peut faire une improvisation qui peut durer des heures et des heures…nous ; notre improvisation est plus rythmique que mélodique et harmonique. Aujourd’hui, ça a changé, à tel point que je joue avec des grands musiciens de jazz…. »

JP L : Y a-t-il une influence pour le guitariste sur le travail du danseur ou de la danseuse au moment où les pieds frappent le sol et où les mains claquent ?

« …C’est très important pour moi, dans le flamenco, il y a ce qui prime avant tout, c’est le rythme et la précision qu’a une danseuse ou un danseur… »

JP L : Quand on dit de vous le gitan français, ça vous gène ?

« …ça ne me dérange pas parce que c’est pour eux, c’est un orgueil parce que dans le monde flamenco, il y a eu toujours ce petit accrochage. C’est, soit vous êtes gitano et vous êtes compétent dans le flamenco, soit vous êtes un payo et vous êtes incompétent…ce qui m’a dérangé quand je suis arrivé à Jerez, le berceau du flamenco, c’est que moi, j’arrive là bas et je gagne le premier prix mais, ce qui est rassurant, c’était de dire que j’étais gitan, c’est pour çà qu’on m’appelait comme çà, ce n’était pas péjoratif, c’était pour dire…oui, il joue bien mais c’est parce qu’il est gitan. Moi, au début, je ne comprenais pas trop et aujourd’hui, ça me fait sourire parce que tous ces gens qui se disent puristes, ils ont pris les chemins que je prends, moi. Les puristes, ils existent dans toutes les musiques encore plus dans le flamenco, moi, je suis allé vivre pendant 10 ans dans une des villes la plus sectaire du flamenco, c’est à Jerez de la Frontera…je vais vous dire à quel point, ils sont sectaires. Jerez de la Frontera, c’est une ville où il y a deux quartiers flamencos, un quartier qui s’appelle Santiago et un quartier qui s’appelle la Plassola, à vol d’oiseau environ un kilomètre. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point, ils se tirent dessus quand il y a la Semaine Sainte où chaque quartier sort son christ. Les deux quartiers défilent , ils en viennent à dire…le mien est plus beau que le tien…le mien est mieux habillé, c’est hyper fermé, alors, bien sûr dans le flamenco, c’est pareil… »

JP L : Quand on entend parler du flamenco, il y a des histoires d’amour, de sous entendus, de querelles, c’est important quand vous fêtes des compositions ?

« …Le flamenco, c’est à la fois très triste mais il y a aussi le côté joyeux et souvent, on l’oublie…il y a tout ce qui est lié aux fêtes de famille, ça peut être les baptêmes, les mariages, les naissances, etc…et çà, ce sont les chants de fête mais effectivement , il y a aussi le plus triste, souvent les gens retiennent ce côté là, presque noir, il y a souvent l’équivalent de Roméo et Juliette, ça s’appelle Bodas de sangre »

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Dans ce concert , le chanteur Rafael de Utrera nous a justement évoqué d’une voix rauque un texte dans la juste lignée du flamenco «  Le sentiment de l’air me fait avancer pas à pas comme une envolée de colombes qui volent dans le ciel. Celle que j’aime, celle que j’adore sème la paix qu’il y a dans le ciel…danse avec le vent, danse en rythme, blanche est ma colombe… »

Juan Carmona a laissé Cannes pour s’envoler vers la Chine et la Corée avant de travailler sur un nouveau CD mais enregistré en live pour éviter la froideur des studios, dit-il. En attendant, écoutez cet enregistrement de 2013, Alchemya, Grand Prix de l’Académie Charles Cros, l’an dernier, c’est le véritable parcours musical du gitan français.

                                                          Jean Pierre Lamouroux

Septet de Juan Carmona

Juan Carmona, guitare soliste – Rafael de Utrera, chant – Domingo Patricio – « Bachi », basse/contrebasse – Paco Carmona, guitare – El Bandolero, percussion

Paloma Fantova, danse

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