Je me souviens / RADIO NEMO : MOBILIS IN MOBILE (Mobile dans l’élément mobile)

Juin 1981, les derniers jours du mois. Vieux Nice. Rue Benoit Bunico. Il pleut comme pache qui visse. Début d’après- midi. J’entre précipitamment dans un de mes endroits favoris –surtout dans l’espoir de me protéger- le « Papier mâché ». J’ai 32 ans. Je ne savais pas que ce refuge aller changer le cours de bien des choses, à commencer par moi.

Le « Papier Mâché » ? A la fois une librairie, pas autogérée mais c’est tout comme (d’où le papier) et un restaurant – plutôt une cantine – bio avant l’heure, et si ce n’est pas dans la lettre, c’est tout du moins dans l’esprit. (D’où le mâché).
Au premier étage, une petite salle, qui sert à la fois pour projeter des films, mais aussi de salle de théâtre (j’y ai vu des pépites). Puis une plus grande salle. Et là, il y aller se passer quelque chose. Nous sommes en 1981, Mitterrand est élu depuis un peu plus d’un mois. Dans ses promesses, la libération des ondes.
Mobilis in mobileUne fois égoutté, réchauffé, assis, on me dit qu’il se tient en haut une réunion pour la fondation d’une radio libre. Tiens, pourquoi pas ? Après tout, le temps que la réunion se passe, l’orage aura passé. Montons donc. Dans la salle, une quinzaine de personnes. C’est enfumé, ça discute fort, ça refait le monde, tout en commençant par les ondes.
Selon Marshall Mac Luhan, théoricien de la communication, la radio est un média « chaud », qui se caractérise par une richesse du contenu, un seul sens sollicité (l’ouïe), et la concentration intellectuelle sur un sens. Au contraire de la télévision, média « froid », qui se caractérise par une pauvreté du contenu et de la forme et une dispersion intellectuelle.
Les participants à cette réunion par temps de pluie connaissaient-il Marshall Mac Luhan ? Sans doute pas tous, mais ils avaient en commun, sans doute diffus pour certains, qu’il pouvait être advenu le temps où des êtres humains pouvaient communiquer à d’autres êtres humains leurs envies, leurs émotions, la musique qu’ils aimaient, leurs réflexions,  leurs engagements, leurs coups de gueule, leur vécu.
Utopie ? Et pourquoi non ? Le terme utopie est composé de la préposition négative grecque ou et du mot topos qui signifie « lieu ». Le sens d’« utopie » est donc, approximativement, « sans lieu », « qui ne se trouve nulle part ». Mais « l’utopie n’est pas l’irréalisable mais l’irréalisé » (Théodore Monod) L’utopie n’est en rien un projet imaginaire et illusoire, une chimère. « Soyons réalistes, exigeons l’impossible », disait le Che.
Au fait, cette radio va s’appeler « Radio Nemo ». Nemo comme le verlan de « Monnaie », cette radio n’aura d’argent. Nemo, en latin « personne ». Nemo, comme de capitaine du Nautilus, engin nautique jamais à la même place, puisque « mobilis in mobili ». Et le capitaine Nemo, c’est étymologiquement le capitaine « personne ». Radio Nemo est donc bien une radio utopique. Et nous en étions fiers.
Pour faire une radio libre, pardon une « radio locale privée » (pour Nemo, c’était surtout privée de moyens), cela nécessite deux catégories de personnes : les techniciens et les rêveurs.  Les premiers parlent longueur d’onde sur la bande FM, local, antenne, émetteur, traitement des sons, micros, insert téléphonique, pont hertzien. On se croirait chez Kraftwerk, « Radioactivity ».
Et les rêveurs ? Et bien ils rêvent, c’est leur fonction. Ils rêvent de beaux locaux, d’un beau micro, de belles platines, de leur musique à eux qu’ils vont pouvoir faire partager, de tout ce qu’ils pourront dire, de la parole libérée… Ils ne savent pas trop le contenu de leur émission, tout juste ont-ils une idée du titre, comment vont-ils la faire, ma fois il y aura bien un technicien, cela se fera à la bonne franquette, à la « basta que sigua ». Et ne leur demandez pas de préparer, comme disent les professionnels  de la profession, un « pilote »…

Capitaine Nemo
Capitaine Nemo

Et, de fait, Radio Nemo a été réellement « mobilis» : je crois que dans sa courte existence (1981 1985) elle aura changé 5 fois de local. Je crois que l’un de nos plus grands séjours a été dans un sous-sol, assez grand, d’ailleurs – c’était notre 3ème local – à la Rue de la Gendarmerie. Pourquoi cette appellation ? Parce que cette rue se trouvait à proximité de la maison d’arrêt de Nice…
Les premières émissions ont été diffusées à partir d’une petite maisonnette de type niçois, située au dessus du tunnel André Malraux (face au fameux clocher de Villefranche où se trouvait l’émetteur bricolé maison). C’est à que nous vîmes arriver un soir un visiteur ancien « taulard » libéré, qui nous écoutait (92Mhz), et nous proposa de faire une émission pour les détenus, qui écoutaient aussi notre station, où on leur passerait spécifiquement de la musique qu’ils aiment.

Pourquoi pas ? Après tout, il s’agissait de leur rendre supportable l’enfermement, pour lequel ils étaient certes pour quelque chose, mais ce n’était pas une raison pour fermer les yeux sur cette population. Je dirais même qu’une telle émission remplissait un rôle social. Mais comment appeler cette émission pour ces nouveaux amis ? Notre ex-détenu nous appris que dans le langage des détenus, ami se dit mia. Le titre était trouvé…
Bien sûr, dans la sociologie coincée qu’était Nice à cette époque (l’est-elle vraiment moins actuellement ?) une radio faite par des sans-le-sou qui consacre une émission à des taulards, cela ne pouvait être que « la radio des clodos et des taulards » comme nous qualifiait « Radio Baie des Anges » la radio propre sur elle du grand démocrate maire de Nice d’alors.
Mais pauvreté d’argent n’est pas vice – sauf à Nice-  et sur 7 jours d’émission par semaine, ladite émission n’en occupait que… deux heures, et elles étaient en très grande partie à de la musique, et non pas à des conseils du style « comment s’évader sans que l’on s’en aperçoive ». Mais les braves gens n’aiment pas que l’on fasse une autre radio qu’eux.
Des dizaines de radios associatives, à vocation locale, sociale et culturelle, en marge des logiques commerciales, ont lutté pour maintenir leurs activités ou se sont créées plus récemment, notamment dans les régions.
Trois souvenirs : un jour, à l’antenne, des gitans sont venus jouer pour leurs copains qui étaient en face. Et, croyez moi, ce n’était pas « Jobi Joba ». Et nul besoin, pour les auditeurs, d’être taulards pour apprécier cette musique à base de tripes et de cœur et non de droits d’auteur.
Une autre fois, je recevais à l’antenne un ex-détenu dont la « spécialité » avait été de voler des voitures de luxe pour les revendre. Mais pour lui, c’était fini, « je suis rangé des voitures. ». Un jour, j’ai au téléphone, en pleurs, une mère de détenu. Son fils a bien sûr fait quelque chose de mal, mais, « qu’est-ce que vous voulez, monsieur, c’est mon fils ».  Fermez le ban.
Nous sommes restés rue de la gendarmerie je dirais à peu prés 3 ans. J’allais aux studios dès la fin de mon travail, j’y arrivais donc sur le coup des 18 heures et en repartais au moins 3 heures plus tard. Les week-ends, évidemment, mes « tranches horaires de présence » étaient beaucoup plus conséquentes. Je faisais cela pour m’imprégner de cette aventure humaine exceptionnelle. J’n profitais aussi pour m’imprégner d’humidité. Je n’avais que deux émissions de 1heure chaque fois, cela me laissait le temps d’observer. Je faisais une émission sur le théâtre et le cinéma et une sur la musique pour piano.
A la sortie des studios, il y avait une immense poubelle qui se remplissait au fur et à mesure de cannettes de bière, de résidus de repas, de papier… En une semaine, elle était pleine à ras-bord, il fallait la vider dans un container. Le « capitaine Nemo » me la montrait tout en me disant philosophiquement : « Voilà ce que c’est, une semaine de radio ! »
Il est évident que beaucoup d’émissions étaient spécifiquement musicales, il s’agissait pour certains de passer la musique qu’ils aimaient, qu’ils ne trouvaient pas sur la bande FM, et qu’ils cherchaient à faire partager à d’autres, et pourquoi pas ? Je me rappelle ainsi de « Hot Dog », animée par Richard Camous, le dimanche de 14 à 16h, consacrée exclusivement au Hard-Rock. Egalement une personnalité comme animateur, qui avait pris pour nom d’ondes » Walter Pidgeon, un acteur canadien du début du siècle (dernier). Sa musique, c’était le « ska », genre musical ayant émergé en Jamaïque à la fin des années 50.
Une autre musique, en fait tout un monde, dont j’ignorais alors qu’elle allait devenir « ma » musique, disons depuis 10 ans, le jazz. Elle était animée par un véritable connaisseur, car cette musique, pour laisser une large part à l’improvisation, ne supporte pas que l’on improvise pour parler d’elle. Le titre de cette émission était en plus l’un des plus imaginatifs de celles de Nemo : « Jazz toujours, tu m’intéresse ». Cette émission nous a valu de superbes reportages du festival de jazz de Nice du temps où il avait une âme et où il s’appelait « La grande parade du jazz », et non maintenant où il n’est qu’une suite de concerts.

Le Nautilus à l'attaque
Le Nautilus à l’attaque

Un petit souvenir : après un concert de Carla Bley, l’animateur de l’émission avait réussi à faire venir son saxophoniste – je ne me rappelle plus son nom- pour une interview. Cap’tain Nemo, pour l’occasion, avait mis au frais une bouteille de champ’. Mais à peine arrivé, le saxophoniste sortait sa flasque de whisky. Commentaire de Cap’tain Nemo : c’est à ça qu’on reconnait les grands professionnels ».
D’autres émissions étaient en prise directe la réalité locale, à l’instar de « La taca d’oli » (« La tâche d’huile ») que conduisait le regretté Mauris, véritable barde niçois. A ce propos, Némo commençait et finissait ses émissions par « Nissa Rébèla » de Juan Nicola une variation plus énergique que la gentillounette « Niça la bella », de Menica Rondely. Il est dommage que  Nissa Rebelà «  cri d’amour et de révolte, un cri face à la bêtise, l’intolérance, le racisme, l’humiliation, un cri de la culture occitane et par là même des autres cultures dominées ». (Ratapinhata nòva n° 1, février 1976.), soit devenu l’hymne des  « Identitaires Niçois », groupuscule d’extrême droite qui prône justement des valeurs (sic) de bêtise, d’intolérance et de racisme.
Après le départ de nos locaux rue de la gendarmerie, départ « commandité » par le directeur de la structure qui accueillait, nous trouvâmes un logement -très-  provisoire rue de la République, à Nice où le format était tout simplement d’émettre pendant la « grande parade du jazz, interview, ambiances… Mon « job » consistait, le matin à faire une revue de presse, de voir comment les journaux parlaient de notre parade, et donc de Nice. J’ai donc pu y lire -et en faire profiter nos auditeurs- dans un journal dont je ne veux même pas me souvenir le nom que l’on pouvait y déguster une nouveauté, la gratta keka.

La Gratta Keka
La Gratta Keka

Sauf que la gratta keka existe à Nice depuis un moulon de tems.  A Nice, en été, on arrose de la glace pilée d’un sirop au parfum de son choix. La glace pilée se fait grâce une machine électrique ou à la main ou tout simplement en  frappant des glaçons enfermés dans un torchon propre et épais.
Et le « capitaine Némo », alors ? Mon Dieu, allez, un « brave garçon » passé du gauchisme tendance pastis à un libéralisme sans le sou. Je crois que, pour lui, fonder une radio libre était –oh sans doute inconsciemment – un moyen de se faire de la thune, mais cool, tu vois ‘j’veux dire ? La pub, ouais, mais avec un minimum –minimorum – d’éthique, avec plein de guillemets. C’est pas une radio qu’il fondait, c’est une entreprise. Bon, d’accord, « par ailleurs, le cinéma est une industrie ».  Entre ici, André Malraux…
Et avec les quatrièmes locaux, Rue des combattants d’Afrique du Nord, la pub arrivait… et l’esprit Nemo sortait,  et plus tard le nom. Elle devient franchisée Chic FM, réseau du groupe Hersant, en 1985. Le 2 octobre 1985, elle participe au putsch des locales d’NRJ du sud de la France qui conduisent à la création d’un nouveau réseau : Fun Radio.
Aux côtés des stations NRJ de Montpellier, Bordeaux, Carcassonne, Toulouse, Grenoble et Nancy, elle bascule en une nuit sur la nouvelle marque « FUN ». Tout cela n’est ni chic ni fun. En effet, Dans les années 1990 et 2000, certaines stations fusionnent leurs activités au sein de ces réseaux, ou sont rachetées par celles disposant d’une régie publicitaire  plus puissante offrant la couverture demandée par les annonceurs.
D’autres s’organisent en syndicats non commerciaux permettant à chacune de conserver leur indépendance en termes de programmation, le regroupement permettant de financer des programmes communs ou d’offrir une couverture mieux adaptée aux annonceurs, et d’assurer une promotion mutuelle auprès de leurs auditeurs. Le résultat de ces petits arrangements entre gens de bonne compagnie a donné une FM qu’on peut qualifier sans peine de morne plaine (tout y étant copié-collé, standardisé, uniforme, insipide : programmes, robots de programmation, logiciels, grilles), quand on se souvient des débuts et de la richesse de l’épopée !
Alors, bien sûr, nous dira, mais quoi, 5 ans de vie, c’est vraiment court, vous n’auriez pas pu… non, nous n’aurions pas pu… « Vivre vite, mourir jeune, et faire un beau cadavre » (James Dean).   « Hey, je suis né dans un spasme, le ventre de ma mère a craché un noyau de jouissance et j’ai jamais perdu le goût de ça. » (Jacques Higelin)
Combien étions-nous, de fabricants de Némo ? Une trentaine ? (Je n’ai jamais eu le goût des stats). Mais nous n’avons jamais perdu le goût de ce fait de parler. J’ai écrit dans Art-thèmes,  mais aussi en un periodico cuya  no recuerdo el nombre , dans http://www.ciaovivalaculture.com,  dans http://www.lafauteadiderot.net  

Yellow submarineIn the town where I was born,
Lived a man who sailed to sea,
And he told us of his life,
In the land of submarines.

Jacques Barbarin

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