Cinéma / LOIN DES HOMMES de David Hoelhoffen.

LOIN DES HOMMES de David Hoelhoffen.

Le réalisateur de Nos Retrouvailles ( 2007) remarqué à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes nous propose – avec son dernier film situé en plein guerre d’Algérie en 1954 et adapté librement d’un nouvelle d’Albert Camus -, au travers du périple de deux hommes pris dans tourmente, une superbe réflexion sur le mythe de l’Universalisme, la dignité et la quête de liberté. A voir absolument…

l'Affiche  du Film.
l’Affiche du Film.

Nous sommes donc en ce début des années 1950 , où , tout va basculer en Algérie avec la rébellion face à l’occupation Coloniale qui prend de plus en plus de l’ampleur dans le territoire et, ici, dans cette région de l’Atlas Algérien où l’on va retrouver les deux personnages centraux du récit qui, pour des raisons radicalement opposées, vont se retrouver confrontés à devoir faire des choix de survie mettant en relief une réflexion sur un conflit moral interne auquel chacun va se retrouver confronté, imposé , par une situation de violence extérieure. Il y a , Daru ( Viggo Mortensen ) l’instituteur humaniste qui va se retrouver contraint de livrer aux autorités Mohammed ( Reda Kateb ), accusé du meurtre de son cousin . Les deux hommes se retrouvent confrontés à des situations mettant en jeu ( et en doute ) à la fois, leurs idéaux et leurs croyances, et qui vont devoir , au long d’un itinéraire qui va les confronter à des choix moraux, trouver dans le chemin de la survie , celui qui puisse aussi sauvegarder , aussi , leur liberté. Une quête de liberté dont ils vont payer le prix fort , celui de la trahison et de la perte de l’ innocence qui vont être nécessaires, à s’ouvrir celui d’un autre vie possible , loin de cette violence des hommes dont le titre du film en fait l’enjeu …

l'instut  (  Viggo Mortensen ) face  à  sa  classe   du plateau de l'Atlas
l’instut ( Viggo Mortensen ) face à sa classe du plateau de l’Atlas

Un itinéraire que le cinéaste inscrit dans les paysages désertiques de l’Atlas Algérien ( magnifiquement filmés ) comme une double réflexion de problématique thématique à la fois sur l’engagement politique et sur la mythologie cinématographique de la représentation de l’histoire ( la colonisation ) qui s’y attache. C’est la belle idée de mise en scène et de récit qui se pare des codes du Western , dont le film se fait l’écho, volontairement , comme l’explique le cinéaste dans le dossier de presse:  « le mythe sur lequel s’appuie le Western Classique Américain est la Conquête de l’Ouest : le blanc civilisateur amenant la civilisation dans les territoires sauvages. J’aime particulièrement les westerns qui prennent ce mythe à contrepied  , ceux où le héros est confronté aux contradictions de cette bonne parole, comme les Westerns pro-indiens … Le Mythe qui est derrière Loin des Hommes n’est évidemment pas celui de la Conquête de l’Ouest , mais celui de la Conquête du monde par les idées héritées des Lumières , le mythe de l’Universalisme Français qui a rapidement pris la forme du colonialisme, la France généreuse amenant la culture et la Liberté … et qui retourne les valeurs humanistes contre les populations locales et qui importe un système injuste. » , dit-il.

 Daru ( Vigo  Mortensen et Mohammed ( Reda   Kateb)  réfugiés dans l'école,   se  protègent de  la  violence
Daru ( Vigo Mortensen et Mohammed ( Reda Kateb) réfugiés dans l’école, se protègent de la violence

Et autour de son personnage central de Daru , la réflexion et le dilemme  moral dont ce dernier est imprégné par le vécu d’un passé et d’un présent dont il voit poindre les dérives, est totalement dicté par ce constat. Daru qui s’est  investi   volontairement dans un rôle d’éducateur qui lui sert de refuge face à la dérive ressentie d’un monde et de ses valeurs dont il a eu,  à vivre et à subir , dans le passé les rejets du fait de son origine Espagnole qui ne lui a jamais permis d’être vraiment intégré à la communauté Algérienne Française , et, dont le traumatisme se retrouve amplifié avec les événements de cette guerre de décolonisation dont il refuse les dérives et les excès qu’elle entraîne. Face à lui , Mohammed, prisonnier lui aussi et qui n’en est pas forcément conscient, de traditions et coutumes, dont il n’arrive pas à se libérer . Une belle scène dans le film résume la situation dans laquelle les deux hommes se retrouvent aujourd’hui , tous deux devenus, étrangers , ennemis de leur propre camp. Mohammed , qui , par son crime «  de sang »   qui appelle la vengeance , est renié par les siens … comme, l’a été Daru  considéré jadis par la communauté Française Algérienne «  comme un Arabe !» . Et tous les deux, réunis dans l’adversité , vont devoir trouver le chemin libérateur qui puisse leur permettre d’affirmer,  sans se renier, leur intégrité… et, sortir chacun d’un conflit moral intime  et le dépasser afin de conquérir  fut-ce dans la douleur , une fraternité qui puisse ouvrir la porte ( la magnifique scène finale ) de l’espoir …

Daru  (  Viggo Mortensen )  et Mohammed  ( Reda  Kateb )  aux  lains des rebelles
Daru ( Viggo Mortensen ) et Mohammed ( Reda Kateb ) aux mains des rebelles

C’est au cours de ce périple que s’inscrit ,en une habile progression dramatique liée aux événements , le récit de la naissance d’une belle amitié entre Mohammed et Daru qui finit par faire tomber les préjugés et inscrire une forme de relation «  égalitaire »  ayant vaincu tous les obstacles . Portée – il faut le dire- par l’interprétation des deux comédiens Viggo Mortensen et Reda Kateb ( magnifiques) qui font sourdre au cœur de la tragédie cette humanité poignante qu’on lit sur leurs visages, dans les gestes et les regards construisant une lente compréhension qui finira par vaincre la barbarie … en permettant à Mohammed de se libérer du fardeau du «  prix du sang » et de la victimisation dans laquelle il s’était réfugié . Il apprendra à faire face et à se tenir débout , comme le souligne la belle idée de mise en scène du cinéaste qui explique son parti-pris de la distance ,puis de l’approche de son personnage  :«  au début , il est comme une fourmi dans un plan large , puis il se rapproche , c’est un homme courbé , un masque … à la fin il prend toute l’image ,il l’habite. Entre temps Daru , lui , aura  appris à le connaître, à le regarder ( …) Daru se transfigure lui-même en aidant Mohammed » , dit David Oelhoffen .
De magnifiques séquences l’illustrent et le complètent, dont deux , de  toute  beauté se  font le reflet d’une grandeur d’âme à couper le souffle. Celle où , Daru le pacifiste , sidéré,  déroge à ses principes en utilisant la violence pour défendre Mohammed menacé, et celle, ou le même Daru ,plus tard, amène dans un bordel de campagne Mohammed qui lui a confié, n’avoir jamais eu de rapports avec une femme… superbe scène traitée avec retenue et où la pudeur s’inscrit dans le regard complice des deux protagonistes après l’acte accompli , alors que celui-ci n’a pas été montré…

Viggo  Mortensen et Reda  Kateb  en   position de  défense dans le désert
Viggo Mortensen et Reda Kateb en position de défense dans le désert

On soulignera,enfin, le soin particulier avec lequel le cinéaste traite du contexte global de la guerre et du climat de violence, qu’illustrent les scènes d’échanges avec Mohammed et les autochtones qui conduiront, Daru,  à mettre un terme à sa vocation d’enseignant , prenant conscience des dérives et des enjeux d’une «  Guerre sans nom » dont témoigne la séquence au cours de laquelle les échanges de coups de feu entre les rebelles et l’armée se terminent par l’exécution sommaire par celle-ci des  rebelles  qui voulaient se rendre !. Daru, ex- de l’armée qui a fait la seconde guerre mondiale, scandalisé réagit violemment : « exécuter des combattants en train de se rendre est un crime de guerre passible de la cour martiale ! », dit-il   au chef de la section d’assaut qui n’aura d’autre justification à fournir que «  je n’ai fait qu’obeïr  aux ordres, on a eu l’ordre de tout nettoyer ! » . Devoir et raison d’état en question…
On ajoutera , aussi, que le film est servi par une superbe photographie signée Guillaume Deffontaines , et une Musique toute en nuances et en tensions , signée Nick Cave. Du beau travail …

(Etienne Ballérini)

LOIN DES HOMMES de David Hoelhoffen -2014-
Avec : Viggo Mortensen ,Reda Kateb,Djemel Barek, Vincent Martin , Nicolas Giraud, Jean Jérôme Esposito, Hati Sadiki, Yann Goven, Antoine Régent , Sonia Amori, Antoine Laurent;, et  Angela Molina …

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