Livre / La dolce vita des nouveaux monstres (première partie)

En voilà un drôle de titre, me dire-vous. En fait, il s’agit du conglomérat de deux livres de Simonetta Greggio, qui couvrent la période 1959-2014 en Italie : dolce vita 1959-1979 et 

Les nouveaux monstres 1978-2014. Nous traiterons pour l’instant du premier.

La Dolce vita, Palme d’Or au festival de Cannes en 1960… La deuxième décennie couverte par le premier tome ne va pas être forcement celle de la dolce vita. Ce sont les années de plomb qui vont durer jusqu’à la fin des années 80. Rappel historique.
Dolce Vita Livre de PocheL’Italie est frappée, durant deux décennies, par des actions terroristes revendiquées par des groupes, d’abord d’extrême-droite, puis d’extrême-gauche. Les Brigades rouges (Brigate rosse) la plus connue des organisations de cette période, sont, à la fois, un mouvement politique (implanté dans des usines) et une organisation de lutte armée.
« A trente ans de distance, l’interprétation du phénomène terroriste qui a ébranlé la République italienne entre 1969 et l’extrême fin des années 1980 reste difficile à faire, tant sont mêlées les questions relevant de la politique intérieure et celles tenant à la situation internationale, tant sont partagées – à des degrés divers certes – les responsabilités de chaque protagoniste dans un jeu qui, globalement, relève de l’affrontement planétaire entre le camp des démocraties libérales et celui du « socialisme réel » » (Pierre Milza, Histoire de l’Italie, 2006)
Relisons ces phrases : « …tant sont mêlées les questions…tant sont partagées … les responsabilités de chaque protagoniste… » Nous sommes bien là au cœur de la problématique de Simonetta Greggio. La dolce vita 1959-1979 et Les nouveaux monstres 1978-2014 sont un portrait sans retouche de l’Italie des cinquante dernières années par quelqu’un qui aime son pays, mais « qui aime bien châtie bien. »
Le premier roman de Simonetta Greggio (née en 1961), romancière italienne écrivant en français, La Douceur des hommes, paru en 2005, a été consacré par le magazine Lire parmi les vingt meilleurs romans de l’année. Une phrase de Dolce vita 1959-1979 donne le « la » : nous avions cru changer le monde et c’est le monde qui nous a changé.
De La dolce vita à Rome, en février 1960, à l’enlèvement d’Aldo Moro puis son exécution par les Brigades Rouges en mars 1978 le livre est une chronique précise de l’Italie tout au long de ces vingt ans, un roman du vécu où histoires intimes croisent le cursus de l’Histoire avec un grand H. L’auteur raconte en instantanés brefs, intenses, précis, le déroulé chaotique, du passage mal assumé, mal assuré, d’une génération d’après-guerre qui veut jouir sans entraves – tout au moins celle qui en a les moyens- à une génération dont l’expression ne va être que la violence.
« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », écrit Gramsci dans « Les cahiers de prison ». Et l’on se demande si cet apophtegme n’est pas vérifiable en tout instant de l’histoire contemporaine de l’Italie. Au milieu de ce conglomérat instable, entre jet-setters d’origine douteuse, faux nobles, nouveaux enrichis, néo-fascistes revanchards, soldats perdus des deux extrêmes : l’Eglise.
Comment ne peut-elle être présente dans cet ouvrage ? Ne serait qu’au sommet de la hiérarchie, avec Paul VI, dont le pontificat couvre la période de ce livre : 1693-1975. Egalement présent un personnage trouble, Mgr Marcinkus, nommé en 1969 secrétaire général de la curie romaine. Il est mêlé à plusieurs scandales.
En 1982, alors qu’il préside l’Institut pour les Œuvres de Religion (IOR), la Banco Ambrosiano fait faillite et il fait la une des journaux. La loge P2 1 et est identifiée comme étant au cœur de cette grande affaire politico-financière. Il a été établi que l’IOR, à l’époque dirigée par Marcinkus, avait eu un rôle déterminant dans le krach du Banco Ambrosiano. Il aimait dire : « On ne gouverne pas l’Eglise avec des Ave Maria ».
Dolce Vita Editions StockCes chroniques courtes, empreintes de lucidité, ne sont pas forcement dans une chronologie exacte, comme si un événement à une époque T pouvait mieux s’apprécier, s’éclairer en le précisant, par la suite, à un événement à une époque T-1. De la re-modélisation du déroulé du temps jaillit une nouvelle approche. Est-ce la journaliste qui utilise la plume de la romancière ou l’inverse ? D’autant mieux, d’autant plus que Simonetta Greggio lie son récit, comme une sauce lie un mets, avec un fil rouge.
Ce fil rouge, cela sera la discussion entre deux personnages, située en 2010, L’un est le prince Malo, personnage ayant réellement existé, un personnage de quatre-vingt ans, aristocrate qui tout au long de sa vie n’a poursuivi que la ligne instinctuelle de son plaisir, au seuil de son « départ ». L’autre est un prêtre, Saverio, en gros plus de trente ans son cadet, son confesseur. Leur conversation fictionnelle, tout au long de l’œuvre, vont faire avancer, si ce n’est accoucher, la temporalité du cursus de l’Histoire.
Vers la fin de Dolce vita 1959-1979, l’auteur, en quelques pages, pose de manière pugnace peut-être les bonnes questions sur la mort d’Aldo. Moro. Quelques pages plus tard, Simonetta Greggio revient brièvement sur cette dernière scène (cène ?) hallucinatoire de la Dolce vita : c’est l’aube, une plage après une fête interminable dans une villa, des pêcheurs remontent de leur filet un énorme poisson, un monstre marin, qui semble fixer ces fêtards décadents. Comment ne pas penser à la phrase de Gramci ?

A SUIVRE…

Jacques Barbarin

Dolce vita 1959-1979, de Simonettta Greggio, éditions Stock et Livre de poche (N° 32563)

1Propaganda Duo ou P2 était une loge maçonnique de 1945 à 1976, puis une loge pseudo-maçonnique (également qualifiée de loge « noire » ou loge « clandestine ») dont l’existence était illégale (au regard de la constitution italienne interdisant les loges secrètes et l’appartenance de représentants de l’État à des organisations secrètes) de 1976 à 1981.

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2 commentaires

  1. […] 1https://ciaovivalaculture.com/2014/12/11/livre-la-dolce-vita-des-nouveaux-monstres-premiere-partie/ ²https://ciaovivalaculture.com/2014/12/14/litterature-la-dolce-vita-des-nouveaux-monstres-2eme-partie/ 3 https://ciaovivalaculture.com/2015/03/03/litterature-una-passegiatta-con-simonetta-1/ 4https://ciaovivalaculture.com/2015/05/07/litterature-femmes-de-reves-bananes-et-framboises/ 5 En italien Orto signifie « jardin potager ». Est-ce souvenance du temps où Simonetta Greggio écrivait des ouvrages consacrés aux jardins ? En tous cas, et pour parodier un titre de film, on va jouer « Meurtres dans un jardin italien » 6  Technique picturale produisant un effet vaporeux, qui donne au sujet des contours imprécis. « Veille à ce que tes ombres et lumières se fondent sans traits ni lignes comme une fumée » (Léonard de Vinci) […]

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