Musique / Portal, Lubat, les princes de l’impro jazz

Michel Portal
Michel Portal

 

 

 

 

 

 

 

 

Bernard Lubat
Bernard Lubat

C’est plus qu’un chemin que font ensemble ces deux musicien de jazz, c’est une longue route qu’ils empruntent depuis près d’un demi siècle. Une route pas toujours facile à parcourir surtout si on ne veut pas rester dans une ornière en ne faisant carrière que dans le seul jazz qui swingue. Du Portal et du Lubat(1), jazz ou musique contemporaine, ça se mérite mais comment ces deux là ont pu se rencontrer, plusieurs points communs les ont forcément réunis. Ils sont du sud Ouest de la France, ils ont fait le Conservatoire, ils sont multi instrumentistes et compositeurs, et ils ont la même passion pour le jazz et l’improvisation, pas celle qui souvent est écrite mais celle qui oublie la partition, celle qui pourrait en devenir une a l’instant même au gré de l’inspiration des artistes. Chacun de son côté n’a eu cesse de jouer très souvent avec de grosses pointures que ce soit dans le répertoire classique, contemporain ou jazzique comme à l’époque où Lubat accompagnait Stan Getz à la batterie ou Martial Solal au vibraphone sans oublier les multiples accompagnements d’artistes de variétés et Portal brillant soliste, principalement à la clarinette basse, jouait des œuvres de Brahms ou de Mozart,composait des musiques de films et allait créer le Michel Portal Unit qui va entraîner les meilleurs musiciens américains et européens à s’éclater dans l’improvisation. La grande différence entre eux, c’est certainement leur tempérament, autant Portal ne pique pas souvent un fou rire autant Lubat est un fou furieux de la rigolade, des jeux de mots plus ou moins bizarres mais musicalement rien n’a vieilli,ils restent toujours ensemble comme coq en pâte, reprenant quand l’envie survient une petite tournée dans l’hexagone,une occasion pour Bernard Lubat de nous rappeler sa vision de l’actualité sociale et politique du moment Cette fois ci, ils étaient en concert à Nice au Forum Nice Nord, à l’initiative de la production Imago (principale structure qui co-produit avec la ville une majorité de concerts), une occasion de demander aux deux artistes le secret de leur entente et surtout de décrypter leur prestation unique au monde quand ils sont ensemble sur la scène, imaginez Portal les yeux fermés, très concentré et en plein solo, qui entend un « zigoto » à côté de lui assis devant son piano qui subitement arrête de jouer afin de prendre une trompinette, un jouet d’enfant pour sortir un son qui sur le coup surprend, il improvise aussi en chantant très fort des onomatopées bizarres, ça pourrait troubler une certaine concentration, mais non, Michel Portal reste imperturbable,accroché à sa clarinette comme si rien n’était se fendant parfois d’un léger sourire comme s’il disait a son compère…continue ça m’intéresse. .. Et à ma question « faudra-t-il que vous le gardiez à côté de vous toute la vie pour voir sur votre visage une aussi grande détente » Michel Portal répond :

Photo : JP Lamouroux
Photo : JP Lamouroux

-Non, on serait fatigué (rires)…C’est un chemin que l’on fait ensemble, on sait pourquoi, quelque part on le fait parce qu’on a bien tourné autour de beaucoup de choses et on revient toujours dans le même, c’est-à-dire que comme on a été des interprètes, c’est très bien l’interprétation mais au bout d’un certain temps, c’est un moment qui fatigue la tête, qui fatigue l’esprit, on a besoin peut être de se renouveler par autre chose

C’est fou que vous soyez concentré comme çà, au moment des facéties, ça ne vous déconcentre pas ?

-Pas du tout, je connais son langage, j’arrive parfois même a savoir à quel moment la chose va arriver, et c’est peut être ces interférences sonores qui me relancent dans mon langage musical, vous savez si on reste dans le domaine de l’improvisation on peut jouer mille choses surtout avec un ou des partenaires qui vont dans le même sens.

En dehors de la musique, parlez moi de ce que vous lisez, de ce que vous écoutez, allez vous au théâtre, au cinéma, aux expos ?

Moi, je suis un peu sauvage, j’ai une difficulté à me montrer en public quand je ne fais pas de musique , alors quand on me donne des places de théâtre, je dis…je n’y vais pas. Quand on me donne des invitations pour aller voir où écouter une première , je n’y vais pas non plus, c’est très curieux, j’ai l’impression de ne pas rencontrer grand monde finalement et j’ai peur qu’on me dise…Ah Michel, ça va ?Je suis depuis longtemps comme çà, je n’aime pas aller par exemple au concert pour écouter quelqu’un et des gens qui toussent à côté, j’ai envie de me lever…quand on me dit, tiens tu as écouté ce musicien, il joue bien, alors je vais écouter, c’est comme un repère de savoir ce qu’il fait mais, sinon aller dans des trucs, dans les premières…non.

Et les livres ?

Oui, je lis, j’ai amené dans ma valise un bouquin d’un ami que je viens de perdre et qui s’appelle Abdelwahab Meddeb, c’est un grand philosophe tunisien, c’est un ami de toujours, j’ai toujours eu des conversations sur la littérature avec lui… moi, ce n’est pas une paresse intellectuelle que j’ai mais je l’ai un peu certainement mais en bas de mon lit, il y a quand même 4 ou 5 bouquins, le dernier qui est là, c’est quelque chose sur les soufis, c’est une histoire très engagée sur ce qui s’est passé en Tunisie.

Côté peinture, quels sont vos goûts ?

J’ai des amis peintres comme Georges Autard, près de Marseille, j’ai rencontré des peintres comme la famille Masson, André Masson avec lequel j’ai beaucoup parlé musique et peinture, on passait quatre heures autour d’un champ de blé…tout çà, ça s’entretient, moi je n’entretiens pas beaucoup les amitiés, je ne sais pas d’où ça vient cette histoire, ça a commencé quand j’ai eu les Césars au cinéma, je n’ai jamais été les chercher, je n’ai jamais cherché grand-chose, je ne sais pas pourquoi, c’est un instinct comme çà.

Vous avez quand même des amis, comment ça se passe

J’ai toujours eu des histoires plutôt professionnelles quand je faisais des pièces de théâtre, c’était pour la musique, quand j’ai fait du cinéma c’était pour la musique de film, c’est toujours moitié travail, moitié détente mais plutôt travail, vous savez ça me retombe un peu sur la tête, j’écris des titres de disques, c’est Splendide Yziment, laissez moi tout seul, les gens se disent, celui là, il nous emmerde.

Avec le temps qui passe, avec les nombreuses collaborations musicales dans tous les domaines, que vous reste-t-il encore à faire ?

Très sincèrement, il y a eu des gens qui n’ont pas eu assez de temps pour écrire ce qu’ils avaient à écrire, moi je pense que j’ai du temps mais je pense que je suis en perpétuelle quête de quelque chose parce que, en fait, ce qui me plaisait hier après midi ne me plait plus aujourd’hui, c’est-à-dire que je me sens plutôt improvisateur qu’un type qui met sur le papier. Je me dis, ne t’inquiète pas, tu n’es pas fait pour calquer la chose au millimètre, tu étais fait pour jeter tes morceaux de papier dans la corbeille…que tu essaies au piano ou je ne sais quoi, il en reste toujours de petites choses et je suis fait plutôt pour la scène, pour jeter une musique…je me sens plutôt comme çà. Pour moi, l’improvisation doit être quelque chose de spontané, on doit arriver sur une scène, le plus écrit c’est de ne pas savoir ce qu’on va faire une seconde avant. Maintenant, on peut préparer des improvisations mais il y a de la tricherie et puis, il y a les effets de mode… je veux dire une chose sur Bernard qui est à côté de moi, c’est la même culture que moi, on a fait le Conservatoire, la musique contemporaine, à un moment donné, j’étais un peu la dedans, lui, il a toujours vécu avec, il amène toujours des éléments qui ont existé où dans la musique contemporaine faite par les compositeurs d’hier ou d’aujourd’hui et moi, parfois j’ai un peu laissé çà, je ne sais pas pourquoi le fait d’interpréter des musiques encore classiques me fout dans un drôle de truc à moi, je suis un peu le derrière entre deux chaises souvent et, c’est vrai que j’aurais envie de tout refaire comme on faisait avant, c’est-à-dire jouer dans des seaux d’eau où on le faisait avec quatre clarinettes dans la bouche !!!

Sur scène, vous improvisez, chez vous au calme, que faites vous ?

Chez moi, je cherche des langages, je cherche des phrases que je pourrais utiliser mais qui me sont propres, c’est-à-dire que je n’ai pas une méthode pour çà, je me mets avec la clarinette basse, je fais çà quotidiennement, et je cherche une chose, j’ai l’impression de n’avoir rien trouvé, vous savez aujourd’hui, ce sont des époques où les gens disent toujours, je suis le meilleur, je suis le plus grand, moi je pense que je n’ai pas une prétention comme çà, je veux apprendre jusqu’à la fin. J’ai joué devant quelqu’un qui était poète, il n’y a pas longtemps, il a dit une chose, c’est curieux « J’ai dit un poème pendant 20 secondes et toi tu as joué 3 notes et j’ai l’impression que tu as parlé pendant 3 notes », il faut reconnaître que la musique c’est un miracle aussi par rapport à la parole.

Finalement, vous êtes l’homme qui pourrait vivre sur une île déserte ?

Non, non, non, je suis toujours en train de chercher le mec qui sera en face de moi, non, non, ce n’est pas vrai çà…

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Ce soir là nous n’étions que tous les trois dans la loge avec Bernard Lubat qui faisait semblant de ne pas écouter mais on sentait qu’il était prêt à dégainer quand je lui ai demandé s’il avait le temps de me répondre.

Si vous avez de bonnes questions comme questionnement vous lirez çà (1) vous aurez de quoi vous enrichir de pensées, d’actions, de réflexions, de musiques, de philosophie, de politique, d’humanité, voilà…et là tout est là dedans, vous vous êtes présenté comme journaliste parlant de culture ?

Ça ne veut pas dire que je suis cultivé…

Non, non, mais moi non plus, justement c’est la bonne occasion pour vous cultiver de lire cette 37ème édition de ce dont je m’occupe depuis 37 ans « Manifestivitée » qui cultive la musique, la littérature, la poésie, la philosophie, le journalisme,, la politique…enfin, tout ce qu’il ne faut pas.

Vous n’êtes pas obligé de me raconter une grosse blague mais vos lectures quelles sont elles par exemple ?

« Le partage du sensible : esthétique et politique » de Jacques Rancière, j’ai Arthur Rimbaud les Illuminations, çà je ne peux pas m’en passer, je l’ai toujours avec moi, et puis j’ai l’Homme Révolté de Camus, c’est ma bible, après chacun fait ce qu’il veut. J’ai aussi un journal de gauche qui s’appelle l’Humanité, aujourd’hui, très bonne interview d’Alain Badiou magnifique penseur philosophe, je vous le conseille parce qu’il réfléchit beaucoup, moi je ne suis pas un intellectuel, je suis un instintellectuel, je ne suis pas très cultivé non plus…on vient d’en bas, moi par contre j’essaie de rattraper ce qui peut me manquer à travers la lecture, les poètes , les philosophes,, les politiques aussi, ceux qui pensent parce que aujourd’hui, la musique qu’on joue, si elle ne dérange pas l’ordre établi, ce n’est plus de la musique, c’est du commerce…alors, c’est difficile de ne pas tomber dans le commerce surtout quand on sait jouer comme nous…on sait jouer à tout ce qui peut se vendre, se fabriquer et de tout ce qui peut en mettre plein la vue, nous on essaie de continuer à rester des enfants donc de jouer, au sens profond du mot « jouer », alors, c’est vrai que l’Art est sérieux mais l’artiste non !

On a parlé de livres, on peut parler peinture, vous vous déplacez pour aller voir des expos ?

Oui, oui, moi j’ai une femme plus intelligente que moi.

Vous me dites à quel moment vous me baratinez ?

Non, non, je ne vous baratine pas, elle m’a amené à des expos, elle est férue de peinture et j’ai découvert que finalement je croyais que je faisais de la musique mais pas du tout, je fais de la peinture sonore, donc ça m’a libéré de ce que je croyais, que c’était de la musique, longtemps j’ai été croyant, maintenant, je ne le suis plus, je suis pratiquant ;

On a parlé peinture, littérature, on pourrait parler…

De rugby, c’est la musique que je préfère, ce qui m’intéresse c’est l’histoire de ce jeu qui est fait d’opposition, c’est une dialectique, deux parties qui s’affrontent et qui ont bien répété les unes et les autres des combinaisons, des stratégies à l’entraînement et puis…le jour du match, ils sont obligés de tout reprendre à la base puisque plus rien ne tient le coup, puisque les autres ne sont pas d’accord avec vous…vous voyez, pour moi c’est l’histoire de la musique, c’est pour çà que j’improvise parce que c’est une musique, l’improvisation c’est une musique qui n’en finit pas de commencer, à l’horizon, plus on avance, plus on recule.

Mais quand vous sortez une petite trompette, un rikiki, vous ne pensez pas que ça dérange Michel ?

Pas du tout mais même si ça le dérange, ça ne serait pas suffisant pour m’empêcher de le faire. Non, ça ne le dérange pas, il est assez intelligent, il est assez sensible, il est assez malin, il a assez de culture musicale pour savoir que des petites trompinettes ne dérangent pas. Vous savez, je n’ai pas inventé la chose, Varèse a déjà fait çà.

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Michel est en train de fermer les yeux sur un truc d’enfer et vous, tout d’un coup, vous sortez une grosse vanne ou vous envoyez un bruit incongru, ça doit être l’enfer pour lui ?

Oui, de l’enfer, on passe au paradis (rires de Michel Portal) quand il joue de la clarinette, il joue, il ferme les yeux, c’est un branquignole, il fonce dans la mêlée, quoi il y a un mur devant, il va devant et moi je suis derrière, vas-y, vas-y, lâche toi…il se ramasse, il se met minable…c’est çà la musique, c’est çà la vie, c’est çà l’amour !

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La question ne s’est jamais posée, ce n’est qu’une question de musique…quand je fais pouèt, pouèt, ça fait pouèt, pouèt, la musique, ce n’est pas que du violon, que des instruments nobles…la musique, c’est la rue, c’est le son d’une ambulance, la musique, c’est d’abord les sons du vent, de la pluie, le cri des bêtes, les cris du corps,, les notes c’est venu après et maintenant, on retrouve l’archaïsme, il n’y a pas que les notes, d’ailleurs, on a fini de payer la note, on va reprendre à la base, on va se servir de l’ensemble c’est ce que dit la musique aujourd’hui et, d’ailleurs c’est ce que dit la politique, vous allez voir, on n’a pas fini d’être surpris. Roland Gory psychanalyste dit : faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?

 

Jean Pierre Lamouroux

(1) Depuis 37 ans, organisateur d’un festival pas comme les autres, tous les mois d’août à Uzeste (Gironde) où cohabitent poètes, écrivains, conférenciers, délégés syndicaux, danseurs et, bien sûr tous les misiciens attachés à l’provisation jazz…sans oublier les amateurs de foies gras et de cassoulet

 

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