Théâtre : Aurélie Péglion ( Entretien ) : Les Jongleries d’Aurélie

Les jongleries d’Aurélie
La jonglerie est l’art du Moyen Âge de jongler avec les personnages et les mots pour se moquer de façon grinçante des « grands ». Je crois qu’Aurélie Péglion, notre portraiturée, porte en elle cet art de s’amuser avec ses personnages, et qu’elle est dans la monstration du regard que nous portons sur ceux-ci. Il me semble que son art le plus consommé est dans son interprétation de la pièce que lui a écrite Richard Cairaschi, « Carré de dames».

Aurélie  Peglion  dans  Carré de  Dames
Aurélie Peglion dans Carré de Dames

Jacques Barbarin : Et je vous demanderai, Aurélie, si c’est votre « état » de comédienne qui vous permet d’aller vers la jonglerie ou si c’est votre connaissance, votre pratique de la jonglerie qui enrichit votre parcours de comédienne ?
Aurélie Péglion : Dans « Carré de dames », il s’agissait effectivement qui auraient pu avoir un lien dans le temps. Je distinguerais le clown et la jonglerie, qui n’est pas forcement donné à tous les comédiens. Il y a des comédiens qui, finalement ont un personnage qu’ils vont, finalement, décliner dans toute sorte d’œuvres, de pièces. Ce que j’aime, dans ce métier, c’est cette possibilité de se métamorphoser entièrement. C’est cela qui me plaisais dans « Carré de dames », dans cette jonglerie, c’est-à-dire qu’entre la première femme, Rosa, la terrienne, qui montait à la guerre pour savoir si son mari l’avait trompé, et celle des années 70, c’était le grand écart, aussi bien physiquement, qu’ au niveau de la voix. C’est quelque chose qui me plait beaucoup, cette possibilité d’incarner toutes sortes de vies. Et qui est-ce qui nourrit cela, c’est forcement notre vie. On est sur scène tout ce que l’on ne peut pas être dans la vie, mais à un moment donné, ça s’inverse. Ce qu’on vit sur scène peut peut-être aussi nourrir nos vies.
J. B : Allons-y de ma question récurrente. Votre compagnie s’appelle « Gorgomar ». Alors, tout simplement, pourquoi ce nom ?
A.P. : Un nom doit être un symbole, ou un totem. J’aime beaucoup un auteur qui s’appelle André Martel  ( 1). Il y a parmi ses ouvrages, un ouvrage qui s’appelle « Gorgomar ». C’est l’épopée d’un poulpe tyran, qui vit sous les mers, écrite dans une langue imaginaire. Et je trouvais que le poulpe ressemblait bien à ce que j’avais envie de faire : comédienne, metteur en scène, clown, marionnettiste, et finalement j’ai toujours beaucoup de mal à choisir. Il y avait deux aspects qui me plaisaient dans le poulpe : son coté « plein de tentacules », donc plein de choses très différentes ; et aussi, le poulpe est un symbole de la Méditerranée, et moi, je me sens profondément méditerranéenne.
J.B : Les premières fois où je vous ai vue, c’était avec la compagnie Act’Libre. Quelle est la différence entre la comédienne d’Act’Libre et celle de maintenant ?
A.P : Act’Libre a été pour moi, vraiment, les années de formation, les années de construction de la comédienne que je suis aujourd’hui. J’ai eu la chance à la fois de travailler des auteurs comme Brecht, Dario Fo, Camus… mais aussi d’explorer des textes de création … Finalement de pouvoir s’intéresser un peu à tout : à la couture, à la marionnette… et dans des périodes de formation, forcement, sa construit. La comédienne d’aujourd’hui est toujours très attachée aux textes, et un peu fascinée par ces univers qui jaillissent des esprits humains. Je pense que je me rapprocherai le plus de la pensée de Camus. Je suis plus proche de la pensée de l’absurde, et c’est peut-être pour ça que j’aime le clown. Peut-être est ce privilège de « vieillir », on se rapproche de l’absurdité de la condition du monde.

Une scène de  Journal de  Grosse  Patate
Une scène de Journal de Grosse Patate

J.B : Et dans le domaine de l’absurde, il me semble actuellement que l’un de ses champs privilégiés est celui du politique...
A.P. : Ce qui n’a pas changé depuis mes années d’Act’Libre, c’est que je me sens toujours une comédienne engagée. A la fois politiquement –même si ce n’est pas dans un parti politique- syndicalement, et cette absurdité de la période que l’on vit actuellement. Je suis en train de travailler sur une petite forme qui va mélanger théâtre et marionnette, qui a pour personnage central Sainte Rita, la sainte patronne des niçois, des comédiens, des prostituées, des causes perdues, on va dire. Cette Ste Rita sera un peu « déjantée ». Je travaille avec Serge Dotti pour le texte mais aussi avec la compagnie Artketal. C’est une Ste Rita qui règle ses comptes, par des gesticulations inspirées d’ailleurs de Dario Fo. Au début elle se dispute avec Jésus. Elle va faire surgir de son sein gauche un « patron des patrons », assez détestable, qui va faire surgir un banquier… Une sorte de Sainte Rita complètement iconoclaste.
J.B : Revenons sur une de vos créations qui m’avait beaucoup marqué, que vous aviez cosigné avec Serge Dotti, « Hyde 1=2 » (2),  Il y avait un décor époustouflant, digne de l’expressionnisme, dû à Jean François Guillaumet, à partir de dessins d’Edmond Baudoin. Et là aussi, on retrouve la marionnette.
A.P La marionnette a forcement un rapport très fort avec la scénographie. Les échelles sont complètement changées avec la marionnette. Là il y avait besoin d’amener un univers esthétique fort. Il y a des spectacles comme « Carré de dames » où tout repose sur la mise en scène et le comédien, mais dans « Hyde 1=2 » , la scénographie est vraiment un partenaire, elle raconte une histoire, aussi. De même pour la scénographie du «  Journal de Grosse Patate » : avec le scénographe Philippe Morin, nous sommes partis sur des poupées gigogne qui s’emboitent, quatre volumes qui s’emboitent les uns dans les autres et qui créent tous les espaces, et qui racontent autre chose que le texte, que le jeu du comédien.

L'Affiche de  Hyde
L’Affiche de Hyde

J.B : la compagnie Gorgomar existe depuis sept ans, allez-vous être réélus pour le prochain septennat ?
A.P : Pour 2015, nous continuons de tourner «Le  Journal de Grosse Patate », nous avons un nouveau spectacle,  « Monsieur Mouche », un solo de clown musical avec Tom Garcia sur scène, nous avons aussi créé une forme poétique et musicale qui s’appelle « Daïda la vida ». C’est à partir de chanson d’Alan Pehlon, avec une marionnette qui s’appelle Catarina, un squelette « très très classe », un peu dans l’esprit de la fête des morts au Mexique.

Jacques  Barbarin.

Prochain portrait théâtre : Catherine Lauverjon, comédienne, metteur en scène, pédagogue

(‘1)- André Martel, (1893-1976)  écrivain et poète, se donnait aussi les pseudonymes de « Papapafol » et « Le Martélandre ». Il commença très tôt, en 1915, une carrière des plus classiques de poète et d’écrivain. En 1951, il fit paraître un opuscule poétique intitulé Le Paralloïdre des Çorfes, première manifestation publique d’une nouvelle langue de son invention : le parraloïdre. « Cequeuj vadire au làdans, cé l’épope d’un macrozoandre nautilant aux embasses des sombrezondes. »
(2) – Le titre de ce spectacle, une adaptation de « L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde, s’explique par le « trouble de la personnalité multiple : Jekyll est également Hyde, 1=2

Illustrations :
Le journal de Grosse patate
Carré de dames
Affiche « Hyde 1=2 »

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