Cinéma / La Vie sauvage de Cédric Kahn

409006La Vie sauvage de Cédric Kahn reprend l’histoire de Xavier Fortin et ses deux fils Shahi Yena et Okwari. Pendant onze ans, un père et ses deux fils vont être en cavale en France, se réfugiant dans la forêt tout d’abord puis dans des gîtes, des communautés, des maisons perdues dans les montagnes. Ils changeront à quatre reprises d’identité. La mère n’aura de cesse de retrouver ces fils.*

Cédric Kahn a décidé ne pas traiter le rocambolesque de ce fait divers hors norme, ni le pathos sentimental mais de s’attacher à construire ce lien qui unit le père et ses fils et cette relation qu’ils vont avoir avec la nature et les éléments naturels. Les noms sont donc changés mais gardent leur originalité (Philippe Fournier dit Paco pour le père, Okyesa et Tsali pour les deux fils). Tout commence par un enlèvement d’enfant. Mais ce n’est pas celui qui a fait parler de lui. Pourtant, c’est le détonateur de tout ce qui va suivre. Nora, la mère, alors que son mari est parti au village, décide de rejoindre ses parents aux Adrets, loin de cette vie en caravane, les pieds dans la boue. Elle veut donner à ses enfants une vie plus « normale ».

Cet enlèvement sera l’acte le plus violent du film. Celui de l’arrachement à la nature et à ce rêve de vie en dehors des sentiers battus que Paco et Nora s’étaient promis. Une première séquence tendue à l’extrême par cette caméra sautant du visage de Nora au bord de la crise de nerfs à ses enfants déboussolés et totalement perdus. Dans la réalité, les fils témoigneront d’ailleurs que c’est cet épisode qui les marquera le plus. Rapidement, le père se retrouve confronté à la prédominance maternelle dans les décisions du tribunal. Il ne les voit presque plus. Un an plus tard, il décidera alors de ne pas ramener ses deux fils de 6 et 8 ans à la fin d’une période de vacances scolaires où il en avait la garde.

102188En cavale, ils se retrouvent à camper dans la forêt. Ce retour à la nature est pour le père un retour aux sources et à ce qu’il avait rêvé depuis le début avec son ex-femme. Vivre en dehors de la société de consommation. Et s’ils doivent souvent quitter précipitamment leur campement, laissant tout derrière eux, pour le père cet abandon de biens n’est donc pas grave. La nature lui offre l’abondance. L’important semble d’être avec ses fils et de leur enseigner cette manière de vivre – le matin il leur fera l’école et l’près-midi leur enseignera l’agriculture, l’élevage, à reconnaître les serpents et les oiseaux, pêcher à mains nues, se soigner avec l’argile de la rivière… Dans une scène symbolique et fondatrice de ce lien qui les unira à jamais, ils n’ont plus rien suite à un orage. Le soleil se lève alors face à eux. Le père entouré de ses deux enfants est heureux. « Nous sommes comme les Indiens » leur dira-t-il. Vivre en harmonie avec la nature. Ce lever de soleil est comme une nouvelle aube de l’humanité pour lui. Un nouveau départ.

Kahn arrête la première partie de son récit quand le père reçoit par un intermédiaire la lettre indiquant sa condamnation à deux ans de prison pour non présentation d’enfants. La deuxième partie reprend leur cavale dix ans plus tard, quelques mois avant qu’ils ne soient retrouvés par la police. Les enfants sont alors presque majeurs.

Kahn fait donc le choix de se concentrer sur ces moments critiques qui ont forgé cette relation entre le père, les fils et la nature. Une relation qui perdure puisque les deux fils se sont engagés professionnellement dans des secteurs en lien avec l’élevage, l’agriculture et continuent d’avoir des contacts avec leur père plus qu’avec leur mère… C’est donc le portrait d’une vie sauvage, d’une vie possible et rêvée qui peut exister en dehors des chemins tracés par la civilisation moderne.

386271Pour preuve, le simple fait qu’ils n’aient pas été retrouvés pendant dix ans. Comme si cette vie sauvage leur conférait une sorte d’invisibilité, fondus dans la nature, faisant partie d’elle. Que ce soit la végétation touffue, cette brume enveloppante, Cédric Kahn les utilise comme une protection naturelle, de la même manière que sa caméra se consacre au père et à ses fils – les unissant régulièrement dans un même cadre symbole de ce lien qui les unit, repoussant l’extérieur dans une nébuleuse comme un danger potentiel. L’ellipse et le hors champ sont alors investis de manière très forte dans la construction dramatique du film qui se concentre principalement sur le point de vue des enfants. Ce ne sera alors guère étonnant de voir le danger pointer le bout de son nez dès que le monde « normal » s’approche trop du trio, qu’une personne extérieure –ici la petite amie de l’un d’eux s’immisce dans leurs relations, ou quand les fils, devenu adolescents, rêvent de pouvoir agir librement. Situation difficile pour le père pour qui la liberté se situe dans ce mode de vie naturelle. L’assujettissement aux normes sociales par le jeu de la société de consommation est pour lui la véritable prison.

115656Mathieu Kassovitz habite le personnage de Philippe Fournier (alias Xavier Fortin), réussissant la performance de ne jamais tomber dans le stéréotype du gourou adepte de la nature,. Non, il tient du début à la fin cette même ligne de conduite guidée par le sentiment paternel, un amour filial plus fort que tout. Face à lui, Céline Salettes, la mère, déploie cette même force et énergie qu’elle dégageait déjà dans Geronimo de Tony Gatlif (lire la critique ici). Sa détresse dans la scène finale est d’une intensité qui serre la gorge. Cédric Kahn les a poussés vers l’émotion la plus juste, la plus profonde. La plus sincère et en ce sens, elle n’est surtout pas la finalité du film qui ne fait pas le choix de l’empathie. L’intensité dramatique dégagée est ainsi plus brutale.

Sans aucun artifice, une caméra et un cinéma dépouillés mais fourmillant d’idées et de choix forts de mise en scène, font de cette Vie sauvage une œuvre extrêmement puissante, évoquant la place des enfants dans notre politique familiale et celle laissée à leur juge arbitre, questionne la liberté de pouvoir vivre autrement, d’être hors des normes. Cédric Kahn permet ce que le cinéma devrait toujours être, un déclencheur d’émotions, de sensations mais surtout une exploration de chemins de traverses.

Julien Camy

* En 2013, La Belle vie de Jean Denizot traité déjà de ce fait divers hors norme.

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