Théâtre / Invisibles de Nasser Djemaï

Février, mars et avril au TNN : un bon cru avec 3 spectacles bien gravés dans ma mémoire. D’abord Chapitres de la chute, une saga sur l’histoire des Lehman Brothers. Puis Bouvard et Pécuchet (voir articles). Et puis là, Invisibles, une pièce de Nasser Djemaï, qu’il met en scène.

Nasser Djemaï est né le 13 avril 1971 à Grenoble, il est le troisième d’une famille de six enfants, quatre garçons et deux filles, dont les deux premiers sont nés en Algérie. Son père, 68 ans, est arrivé en France en 1969 à Marseille, où il commence à travailler en tant que maçon. Au bout d’une année, après avoir trouvé du travail dans les mines de ciments à Grenoble, il décide de faire venir sa femme et ses deux enfants de Tebessa en 1970. La famille s’installe dans la campagne grenobloise ( un peu coupée du monde), pendant dix huit ans.

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Nasser Djemaï

Diplômé de l’École Nationale Supérieure de la Comédie de Saint-Etienne, et la Birmingham School of Speech and Drama en Grand Bretagne, il se perfectionne à la British Academy of Dramatic Combat. Nasser Djemaï a acquis une expérience théâtrale européenne. Dès son retour à Paris, il poursuit sa formation d’acteur auprès de metteur en scènes comme Joël Jouanneau, Philippe Adrien, Robert Cantarella, Alain Françon. Il a également joué dans « Algérie 54/62 » de Jean Magnan au Théâtre National de la Colline, mis en scène par Robert Cantarella, avec qui il travaille depuis plusieurs années.

Qui sont ces « invisibles » et de quoi s’agit-il ? En quête de son père inconnu, un jeune homme, à la mort de sa mère, va découvrir l’existence des Chibanis (« cheveux blancs » en arabe), travailleurs immigrés venus d’Afrique du Nord, à jamais éloignés du pays natal. Nos regards les traversent, mais ne s’y arrêtent pas. Les études administratives des caisses de retraite les appellent vieux migrants ou immigrés âgés.

Ils sont devenus invisibles pour cause de vie bousillée, on leur a coupé les ailes, sans aucune chance. Ce sont eux, loin de leurs familles, les « soutiers » des trente glorieuses, des grands ensembles, des grandes routes, des gros projets qui, de chantier en chantier, s’installent d’Algeco en Algeco. Aujourd’hui, cheveux blancs, ils habitent les foyers dits Sonacotra. 9 mètres carrés, une cuisine commune, une salle, une table de formica pour le domino et se racontent, bien peu de choses d’une mémoire présente mais qui, comme eux, reste en quarantaine. Le travail les empêchait de joindre leur famille. Le maigre retraite complémentaire les empêchent de quitter le pays d’accueil.

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Les quatre chibanis

Un jeune homme entre en scène tel un intrus plus ou moins accepté par des vieux qui tape le carton. Il porte un coffret rempli de secrets confiés à sa mort par sa mère pour un homme mystérieux que les joueurs – ces invisibles – s’attachent à tenir à l’écart.

Nasser Djemaï met en scène comme un peintre déposerait des couleurs sur sa toile, des couleurs pastel comme un écho aux lumières de Renaud Lagier et aux costumes de Marion Mercier. Mais c’est aussi l’art du conteur, l’art de l’évocation . Cette histoire pourrait être un remugle de clichés, d’idées préconçues : on s’aperçoit que l’humour que manie Nasser Djemaï et la tendresse qu’il porte sur ses personnages – car il vient d’eux- se fait à travers une œuvre poignante.

«Toute la vie on est invisibles. On est invisibles, et tu crois ils vont nous donner ça maintenant ? Maintenant on sert à rien, vieux, fatigués, ils vont s’occuper de nous ? Y a pas confiance, ils vont nous mettre la corde au cou, oui !» Les chibanis sur scène nous racontent tout ça, lentement, avec les gestes que leurs âges autorisent, les pas et les mouvements hésitants que leurs artères permettent.

El Hadj, les chibanis, Martin
El Hadj, les chibanis, Martin

Martin, le jeune homme est en quête de El-Hadj 1 pour lui remettre le petit coffret que sa mère lui a confié au moment de son décès. Et c’est cette rencontre avec un père impuissant, dans un état presque végétatif qui a tout donné au pays d’immigration, sans avoir pu reconnaître son enfant, que l’histoire dénoue.

C’est au moment où les paroles, contenues dans le coffret de sa mère, se libèrent que Martin découvre la vérité et les mains de cet homme, les bras de ces hommes qui l’ouvrent grand la vie. Scène déchirante, puissante en énergie et émotion quand Martin est enveloppé par cette communauté. Jamais je n’ai vu fin plus intense.

La vie de ces Chibanis est une double tragédie : l’arrachement à la terre natale, à la famille, pensant fuir une misère pour finalement en trouver une autre plus froide encore. J’avais besoin d’une mémoire apaisée pour débarrasser ces hommes de leur image de victime. Nasser Djemaï

Invisibles  texte et mise en scène de Nasser Djemaï Avec David Arribe, Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Kader Kada, Lounès Tazaïrt, Azize Kabouche et la participation de Chantal Mutel · Dramaturgie Natacha Diet · Assistante à la mise en scène Clotilde Sandri · Musique Frédéric Minière, Alexandre Meyer · Scénographie Michel Gueldry · Lumière Renaud Lagier · Vidéo Quentin Descourtis · Costumes Marion Mercier · Maquillage Sylvie Giudicelli ·

Jacques Barbarin

1 El Hadj : celui qui a fait le pèlerinage à La Mecque

Tournée :
Espace culturel Boris Vian – Les Ulis: 6 mai 2014
Le Salmanazar- Epernay: 13 mai 2014
Théâtre de Rungis: 16 mai 2014
Théâtre La Colonne – Miramas: 23 mai 2014

 

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