Cinéma / EASTERN BOYS de Robin Campillo

EASTERN BOYS de Robin Campillo .

Le réalisateur de Les revenants ( 2004 ),  nous propose avec son dernier film une superbe réflexion sur le rapport à l’autre à l’immigration et à la différence qui bouscule pas mal d’idées reçues et de préjugés. Le regard social prend la dimension du thriller sous l’impulsion d’événements qui se précipitent dans une double imbrication , où violence et rapports amoureux, sont étroitement liés. La force du propos qui refuse le moralisme est servie par une mise en scène qui exprime le vertige d’un désir de transgression dans un monde hostile…

l' Affiche  du  film.
l’ Affiche du film.

Il y a deux magnifiques séquences qui illustrent d’une certaine manière cette double pulsion qui est au cœur du film,  et portée par les aspirations intimes des héros. Il y a celle en ouverture du film de la rencontre dans la gare Parisienne entre Daniel ( Olivier Rabourdin) et Marek ( Kirill Emelyanov) , le jeune homme Ukrainien de la bande des Garçons de l’Est, dont le désir se marchande par un rendez-vous tarifié renvoyé au lendemain. Et il y a, celle dans la seconde partie du film, où le Boss de la bande dépossédé de son autorité et de cette part sombre de lui-même revendiquée, hurle sa détresse . Entre temps il y a le rendez-vous donné qui s’ouvrira sur une fausse note inattendue dont Daniel , va subir le choc . En même temps que va se dessiner, où plutôt se décliner en miroir de celle-ci, la vision qui conduit à la découverte de deux mondes que tout sépare et dont le « choc » de la rencontre, va déclencher bien des remises en question individuelles et ( ou) collectives qui donnent à réfléchir, sur le regard et sur le rapport à l’autre dans nos sociétés . On retrouve, ici , chez Robin Campillo collaborateur de Laurent Cantet qui a Co- écrit avec lui   entr’autres , L’emploi du temps (2001 ) et Vers le sud          ( 2005) , cette dimension d’emprise des personnages dans une engrenage et cette volonté de changement , ce désir de s’ouvrir d’autres possibles , dont ils font preuve. A cet égard est significative, la démarche finale qui sera prise par Daniel , dont on vous laisse la surprise.

Daniel  (  Olivier  Rabourdin )  au  milieu de la foule , Gare du Nord
Daniel ( Olivier Rabourdin ) au milieu de la foule , Gare du Nord

C’est donc Daniel, ce cadre moyen ordinaire porté par son désir , qui va en découvrir un autre , celui des jeunes immigrés de l’est , dont les aspirations porteuses des souffrances se déclinent sous des formes violentes par ces exclus de la société  et  par les règles d’une économie mondialisée.  Des exclus qui demandent des comptes. En effet , abasourdi et sidéré par le piège qui lui est tendu , Daniel est contraint de subir le saccage de son appartement bourgeois de Montreuil. Comme un symbole , le voilà dépouillé de ses biens par cette bande menée par un Boss (  Daniil  Vorobyev)  assez inquiétant qui lui distille son discours sur la loi du plus fort et sur les rapports de pouvoir et de domination. Subtil retour de boomerang , qui «  c’est toi qui est venu nous chercher à la gare , non ? », que lui assène le Boss,  comme signe  de domination  intrusive .
Trouble jeu des rapports de pouvoirs et économiques qui se prolongera dans la relation qui s’installe entre Daniel et Marek revenu le lendemain chez Daniel pour s’excuser, se disant prisonnier de la bande, pour accomplir le rapport tarifé prévu, et promis !. Et le désir de l’un et de l ‘autre qui finit par s’installer, le sera encore sous le double mécanisme d’un rapport où sexe et économie vont se retrouver comme moteurs d’une cohabitation où la liberté reste sous dépendance, ce que ressent Marek pourtant comblé de cadeaux ( vêtements, argent …) , finit par dire à Daniel «  tu ne me respecte pas ! ». Pourtant les lignes vont finir par bouger , lorsque Marek finit par confier ses douleurs ( la tragédie de la perte de ses proches pendant la guerre en Tchétchénie ) et sa solitude amplifié par le lien de soumission juré à cette bande qui fut son premier salut et refuge.

La scène d'intrusiondans  l'appartement de  Daniel . De  gauche  à  Droite : Kyrill Emelyanov, Daniil Vorobyev , Olivier  Rabourdin l'appartement d
La scène d’intrusion dans l’appartement de Daniel . De gauche à Droite : Kyrill Emelyanov, Daniil Vorobyev , Olivier Rabourdin;

Cette réalité que Marek fait sourdre aux yeux de Daniel, c’est un peu celle des  yeux des occidentaux  voilés par le brouillard de l’indifférence aux souffrances lointaines , qui lui est révélée et dont il finit par la proximité et l’intimité avec Marek à mesurer les séquelles, et les conséquences. Et la bande des  « eastern boys » n’en est rien d’autre que le produit, dont la violence revendiquée par le Boss , renvoie à cette part sombre qui s’habille des formes de la brutalité ( dont les règles de fonctionnement sont calquées sur celles des bandes mafieuses ), pour reconquérir ce qui a été perdu dans la tragédie …
La prise de conscience des uns et de autres , ne pourra se faire qu’au prix d’une perte accompagnée d’une nouvelle conquête libératrice , l’une et l’autre pouvant être à la fois , douloureuses et heureuses . «  Sa vie réelle est celle qu’il va s’inventer » , explique parlant de Daniel , le cinéaste dans le dossier de Presse .Et cette dimension s’applique  à Marek , mais aussi au  du Boss celui qui est  le plus installé dans ses certitudes et qui finit par  mesurer,  dans la scène citée plus haut où il hurle sa détresse et découvre son impuissance , et que s’inscrit dans son regard hébété cette dimension dont la violence lui avait jusqu’ici caché, la quête d’une possible (?) rédemption.

Marek s'installe dans l'appartement de  Daniel.
Marek s’installe dans l’appartement de Daniel.

Robin Campillo, habille son récit d’une mise en scène qui s’attache aux personnages,  à leurs désirs , désordres et autres douleurs intimes dont il traduit les recherches d’équilibres dans les séquences où les rythmes ( mouvements de caméras, montage, bande son…) trouvent l’ adéquation pour traduire dans une belle chorégraphie , à la fois les tonalités des sentiments et des événements. A l’image de la séquence du saccage de l’appartement de Daniel, où mouvements de caméra et musique techno, créent malaise et ambiguïté. Tandis qu’un beau travail sur la définition des lieux ( la gare du nord, l’appartement de Daniel , le supermarché , l’hôtel de banlieue où le gang réside ) traduit, en même temps le lien et le rapport ( intime , social, économique…), qui se tisse entre ces derniers et les personnages qui y vivent, ou, y sont de passage .

(Etienne Ballérini )

EASTERN BOYS de Robin Campillo – 2014-
Avec : Olivier Rabourdin , Kirill Emelyanov , Daniil Vorobyev , Edéa Darcque …

 

 

 

(Etienne Ballérini )

EASTERN BOYS de Robin Campillo – 2014-
Avec : Olivier Rabourdin , Kirill Emelyanov , Daniil Vorobyev , Edéa Darcque …

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