Sérénade pour un cerveau musicien

 

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Dans tout l’hexagone, la Semaine du Cerveau s’est achevée ce 16 mars avec un programme très intéressant pour tous ceux qui ont pu participer à tous les ateliers scientifiques, les colloques, les concerts et les projections de films. Sur la Côte d’Azur, par exemple, les médiathèques ont joué un rôle important, celle de Valbonne Sophia Antipolis a proposé d’aborder de façon ludique le fonctionnement du cerveau avec des ateliers dirigés par des chercheurs et des ingénieurs. A la médiathèque Albert Camus d’Antibes, toute la semaine, dix films ont été projetés « les Allegros d’ Alzheimer » réalisés par Anne Bramard-Blagny, ils retracent les travaux réalisés par les chercheurs qui expliquent l’influence de la musique sur le cerveau. Pour conclure cette semaine, un concert de jazz (1) suivi d’une rencontre/débat avec le neurologue Pierre Lemarquis (2) qui a projeté des images remarquables pour illustrer son propos,  la musique  est un formidable allié pour notre cerveau.

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Pierre Lemarquis, en tant que neurologue, comment avez-vous commencé à vous intéresser à la musique ?

PL : Quand j’étais étudiant, j’étais organiste, j’ai commencé à la chapelle de la Pinède à Antibes et pour mes 36 ans, ma femme a eu la bonne idée de m’offrir un piano électrique, c’est assez dur de reprendre à jouer d’un instrument et puis, je me suis mis à rassembler des articles en m’apercevant qu’il y avait dans le monde plus d’une centaine d’équipes qui travaillaient sur le sujet, le cerveau et la musique et ça m’a intéressé. J’ai commencé à faire des exposés et Boris Cyrulnik m’a demandé de travailler avec lui sur la résilience et le vieillissement et avec la musique qu’est ce que ça pourrait donner. On a eu de bons résultats avec les gens alzheimer. C’était quand même quelque chose d’impressionnant, ça marche aussi avec parkinson et tout un tas de maladies, donc du coup, ça s’est bien développé, ça a lancé un peu l’idée de faire le 1er livre qui, apparemment, a eu des répercussions. On parlait de plus en plus de l’intérêt de la musique, les études commençaient à montrer qu’elle agissait, sculptait le cerveau, c’était çà qu’il y avait d’extraordinaire. Quand on parle de plasticité cérébrale, c’est quand même surtout avec la musique que ça a été testé au départ, on voit vraiment même en IRM les modifications du cerveau des musiciens ou des gens qui ont fait beaucoup de musique, c’est-à-dire que la zone temporale qui correspond à la réception des sons va se développer  et puis, on voit les connexions entre les deux hémisphères qui seront meilleurs chez l’homme car chez la femme elles sont déjà meilleurs, les hommes ont du retard mais ils vont avoir de meilleurs connexions aux deux hémisphères. Dans le cerveau il y a la zone de représentation des doigts qui servent à jouer, par exemple pour un violoniste le 4ème et 5ème doigt de la main gauche vont être mieux représentés dans son cerveau à force de jouer, ça se voit presque à l’œil nu à l’IRM. Après, il y a des expériences plus poussées qui ont été faites en IRM fonctionnel, des choses comme çà qui montrent  une évolution, par exemple, même si vous vous contentez d’écouter de la musique et bien, vous devenez meilleur pour la discrimination des sons. Par exemple, vous écoutez du Bach sans arrêt, au bout d’un moment, vous allez reconnaître les thèmes même si vous n’êtes pas musicien, le simple fait de vous y intéresser, vous allez avoir une expertise musicale qui sera meilleure et çà, ça peut être intéressant à tout âge de la vie mais en particulier chez les personnes âgées.

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Est-ce qu’on peut passer d’un genre de musique à un autre facilement ?

PL : Il y a d’abord sous l’angle de l’intellect et après sous l’angle des émotions, ce qui nous fait vibrer, c’est la musique qu’on aime bien, c’est celle à laquelle on s’est déjà habitué qui nous plait, donc quand vous vous adaptez à une nouvelle musique, par exemple un musicien classique qui veut s’intéresser au jazz, il va lui falloir un temps d’adaptation avant qu’il ne ressente le même plaisir. Le pianiste Friedrich Gulda qui est très connu en Autriche, un grand pianiste viennois classique, quand il a voulu se mettre au jazz, il est devenu un excellent jazzman mais malgré sa grande formation classique, ça lui a pris 7, 10 ans pour devenir un excellent jazzman. Il a fallu un gros travail pour qu’il arrive à exceller dans les deux domaines.

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Quelle est la place de la musique dans notre cerveau quand on est enfant et ensuite adulte ?

PL : Le bébé est musicien avant même de parler, oui dans le ventre de sa mère il entend quand même beaucoup de sons par exemple, si sa mère écoute une musique qu’elle aime bien pendant la grossesse et bien, après la naissance il va reconnaître cette musique, elle va pouvoir le calmer, il va bien l’aimer, il connaît même l’intonation de la langue de sa mère. Il a l’empreinte de la langue maternelle, un bébé allemand va pleurer avec un son descendant et un bébé français pleure avec un cri ascendant, il y a déjà l’imprégnation si on lui parle à la naissance, il va reconnaître la mélodie de la voix maternelle, il va se tourner vers elle et, une chose  que faisaient les gitans et qui marchait bien, les dernières six semaines de la grossesses et les six premières semaines après la naissance, s’ils voulaient que l’enfant soit musicien, ils faisaient venir un excellent musicien (guitare, violon.. .), il jouait et l’enfant avait l’empreinte de l’instrument et plus tard, ils étaient à peu prés sûrs qu’il serait bon avec cet instrument, son cerveau était déjà prêt à recevoir ces sons .

Pour quelqu’un qui va se mettre à la musique plus tard, est ce que son cerveau va travailler autrement ?

PL : La plasticité cérébrale ça marche toute la vie et ça marche surtout dans les 7 premières années, donc si on commence la musique après ce sera plus laborieux, d’un autre côté, on a démontré que même si on attaque le piano tard, on aura quand même des petites modifications dans le cerveau, de même si on apprend à lire ou à écrire sur le tard, le cerveau va quand même s’adapter, ce sera beaucoup moins rapide et facile que chez l’enfant mais, ce sera quand même possible, il aura peut être du mal pour la technique mais il aura vécu donc c’est très important, un musicien qui n’a pas vécu, souvent il joue de manière assez plate, il manque d’émotions, le fait d’avoir souffert, d’avoir une grosse expérience de la vie ça peut développer des qualités émotionnelles.

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Vous avez aussi étudié la place de la poésie dans le fonctionnement du cerveau ?

PL : Ah, j’aime la poésie, ça a été démontré assez récemment, quand vous entendez de la poésie, votre cerveau fonctionne comme si vous entendiez de la musique, pas du tout comme si vous entendiez un texte, ce qui est un argument en faveur d’une origine musicale avant le langage, on a certainement chanté avant d’avoir des mots articulés. On avait quelque chose qui pouvait ressembler aux chants des baleines ou à ce que font certains animaux ce qui leur permet de transmettre des informations, des émotions sans précision mais qui étaient compris par tout le monde. Après, les langues ce sont un peu la tour de Babel, chacun a parlé un langage mais il reste  heureusement des formes de passage de l’un à l’autre qui sont la musique et la poésie qui est perçu comme çà par notre cerveau.

 

Pouvez vous me donner un exemple quand vous parlez de laboratoire d’un de vos travaux récent ?

PL : Moi, j’ai travaillé, une petite contribution dans l’histoire, sur la maladie d’Alzheimer, quand on voit des patients ils sont endormis, amorphes, on cherche une air qu’ils ont entendu dans leur jeunesse, on leur en teste plusieurs, si on trouve ces chansons, ils se réveillent ils entendent la chanson qui va leur rappeler quelque chose d’agréable de leur existence, le temps d’une chanson et ils sont heureux et puis faire de la musique permet de mieux vivre au quotidien la maladie avec vos proches

Vous l’avez expérimenté de nombreuses fois dans votre carrière ?

PL : ça marche très, très bien tout le monde peut l’expérimenter, la deuxième chose que l’on peut expérimenter c’est la maladie de Parkinson, le parkinsonien qui est un peu bloqué, un peu ralenti, si vous lui demander de chanter, s’il accepte il va beaucoup mieux marcher, marcher en cadence avec ce qu’il chante, il peut chanter dans sa tête et ça le débloque le temps d’une chanson ou le temps qu’il veut.

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Pour certains patients, la musique est-elle plus importante que la parole ?

PL : Certainement oui, un Alzheimer sera sensible à la musique jusqu’à la fin, ça marche bien pour les gens qui ont des douleurs chroniques, s’ils écoutent une musique qui leur plait, ils sécrètent des endorphines et ils ont moins mal. La musique, si vous êtes anxieux ou déprimé, ça va vous faire du bien. Il y a des musiques énergisantes comme le jazz, il y a beaucoup de maisons de retraite qui mettent du jazz au moment des repas.

Qu’est ce qui se passe dans notre cerveau à la réception des graves et des aigus ?

PL : On a fait des expériences par exemple avec de gros gongs qui font des graves et les douleurs chroniques sont  soulagées, un phénomène moins présent avec les aigus.

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On a constaté les difficultés, par exemple, de célèbres cantatrices peu à l’aise pour chanter du jazz ?

PL : Pour la cantatrice, elle a mis des années à former sa voix donc elle va chanter comme dans la musique classique en roulant les R quand elle monte dans l’aigu, elle a une technique de chant qui est très spécifique, si elle s’attaque au jazz, elle n’aura pas du tout la technique, il lui faudra des années pour l’acquérir. Inversement quand vous entendez une petite musique de variété par quelqu’un qui chante bien de tout son cœur, vous pouvez ressentir plein de frissons, le grand principe dans toutes les musiques c’est répétition et différence. Cela veut dire qu’il y a des choses qui se répètent, qui vous rassurent, vous sécurisent comme une berceuse maternelle mais si c’était çà tout le temps, vous vous ennuieriez donc, une fois de temps en temps, il faut qu’il y ait des changements qui vous réveillent, comme dans le jazz et c’est stimulant.

Vous chantez dans votre cabinet avec le patient ?

PL : Ah oui, tout à fait, il y en a qui chantent aussi dans la salle d’attente, les familles sont contentes.

 Egalement adepte de plongée sous marine, Pierre Lemarquis s’est intéressé aux sons des animaux marins. Nous reviendrons un peu plus tard sur ce sujet

 

                                                                                          Jean Pierre Lamouroux

 

(1) Quatuor de saxophonistes : Jean Jacques Illouz professeur au Conservatoire d’Antibes (Alto), Caroline Chouard (Baryton), Géraldine Pierrot (Soprano), Patty Flanagan (Ténor)

(2) Co-fondateur de la Société d’Etudes Internationales de Neurologie du Sud et auteur de Sérénade pour un Cerveau Musicien et Portrait du Cerveau en

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