image Cinéma / LE GEANT EGOISTE de Clio Barnard

LE GEANT EGOISTE de Clio Barnard.

Deux jeunes gamins, d’un quartier Populaire de Bradford dans le Nord d’une Angleterre confrontée au chômage, survivent en vendant du matériel de récupération à un ferrailleur qui les exploite . Inspiré librement d’un conte d’Oscar Wilde , le premier film de la cinéaste  qui a  été présenté  à la  Quinzaine des  réalisateurs  à  Cannes ,  est un film coup de poing , un film -fable sur les enfants de la misère dans une société sans perspectives et au cœur de laquelle les deux môme inscrivent leur révolte et leur quête d’amour. Un film rare , bouleversant à découvrir de toute urgence…

l' affiche  du  film
l’ affiche du film

Dans la plaine embrumée des silhouettes de chevaux qui se détachent à l’horizon , un peu plus loin émergeant du brouillard les fantômes métalliques d’une centrale électrique désaffectée au milieu d’une immensité désolée … un peu plus loin encore ,  la ville et son agitation, ses rues , ses pubs , et ses maisons ouvrières de banlieue qui suintent l’humidité et la misère d’une population laissée à l’abandon . C’est au cœur de l’une d’elle que l’on va pénétrer et découvrir notre jeune héros Arbor ( Conner Chapman) caché sous le lit, en pleine crise de nerfs, et défoulant sa rage en cognant pour évacuer sa colère. Il faut dire que dans cette famille qui subi  de plein fouet le chômage et dans laquelle un frère Junkie ne fait que compliquer , par ses frasques le quotidien,   il est difficile de ne pas craquer. Quant’à l’école, Arbor, qui n’aime pas se plier à la discipline , n’y récolte que les sanctions …alors il comprendra vite qu’il lui faudra se débrouiller seul, pour apporter un peu d’argent au foyer et  à une mère désemparée, dépassée . Et débrouillard,  Arbor, il l’est , et avec la complicité de son ami Swifty ( Shawn Thomas), pour gagner quelques deniers, il va se consacrer , versant dans  l’illégalité (  vols… ) ,  à la récupération d’objets métalliques usagés qu’ils vont proposer à Kritten ( Sean Gilder) le ferrailleur du coin.

Arbor( Commer Chapman)  et  son ami Swifty ( Shawn Thomas )
Arbor( Conner Chapman) et son ami Swifty ( Shawn Thomas )

La réalisatrice Clio Barnard a fait son apprentissage dans les films documentaires et en a signé un , très remarqué The Arbor en 2010 , sur le dramaturge Britanique Andrea Dunbar . Elle a aussi vécu de nombreuses années à Bradford la ville où elle dit «  avoir été témoin de l’exclusion des enfants des parcs de logements sociaux … et vu des marginaux au sein des communautés sans avenir, relégués à la lisère d’une économie décimée . Je voulais explorer leur exclusion » , a -t-elle déclaré en intention dans le dossier de presse du film, ajoutant ces jolis mots qui définissent bien , selon nous , la beauté du regard qu’elle porte sur les individus,  et qui illumine le film « si vous vous ouvrez a l’amour , vous vous ouvrez aussi à la souffrance » . Et la souffrance de ces démunis livrés à eux – mêmes, son film en est empreint, tout au long du parcours de ces deux adolescents en lutte pour la survie dont elle nous insuffle en partage la vitalité de ses héros ,  en miroir à la dureté d’un réel dont elle refuse le misérabilisme condescendant,  pour offrir la beauté des envolées poétiques de leurs  espoirs meurtris, et y faire sourdre au cœur de la souffrance, cette ouverture à l’amour dont on ne peut mesurer que par la perte de celui-ci , la nécessité . A cet égard le final déchirant qu’on vous laissera découvrir , est un des moments de cinéma inoubliable empreint d’une humanité rare … et beau à en pleurer !.

Le  ferrailler  Kritten ( Sean Gilbert)  en compagnie d'Arbor
Le ferrailleur Kritten ( Sean Gilbert) en compagnie d’Arbor

D’autant plus, on l’a dit , que la cinéaste ne manipule jamais le spectateur préférant alimenter son récit et sa fiction par tous les éléments qui se conjuguent dans une dimension où le conte inspiré d’Oscar Wilde transposé aujourd’hui , vient se confronter à la dimension du réel, sans que pour autant celle d’une certaine poésie qui y inscrit son humanité en soit absente , bien au contraire . Car , à l’image de l’amitié qui se tisse entre Arbor et Swifty  au long de leur parcours semé d’embûches , c’est justement elle qui s’y infiltre en forme de bouée de sauvetage , avec leur rêves et leurs passions qu’ils tentent d’imposer envers et contre tous,  stimulée même par une certaine forme de rivalité ( exploitée par le ferrailleur ),et des caractères opposées et bien trempés , reflet de   leurs  physiques . Arbor , et sa petite taille mais qui n’a peur de personne , aussi sauvage que débrouillard ; et Swifty avec son embonpoint ,  sa propension à la rêverie et sa passion pour les chevaux . Tous deux trouvant parade à leurs blessures en se confrontant au monde des adultes dont ils vont découvrir la duplicité

Arbor  dans  la décharge  de  ferraille
Arbor dans la décharge de ferraille

La cinéaste brosse par le biais de leur regard , le portrait sans artifices d’une société dans laquelle les hommes ont perdus les repères moraux et les notions essentielles de la solidarité,  et sont devenus ces «  affreux et méchants » qui finissent, pour s’en sortir,   par perdre de leur humanité . Familles décomposées décimées par le chômage et la misère qui s’enfoncent dans le néant , à l’image de nos deux héros à qui l’école ferme ses portes , à l’image du frère aîné d’Arbor qui plonge dans le cercle infernal de la drogue devenant  Junkie, à l’image  enfin,  du ferrailleur qui n’hésite pas à exploiter ses semblable, et surtout ces enfants qui le fournissent – pour quelques sous – de cette ferraille avec laquelle il fait sa fortune complétée par celles des courses illégales dans lesquelles il entraînera le « pote » d’Arbor, Swifty .

Arbor   dans la plaine désolée , au  loin  les  pilones de la  centrale électrique es
Arbor dans la plaine désolée , au fond les pilonnes de la centrale électrique

La cinéaste ,   camera portée à l’épaule dans la tradition du documentaire  et en  immersion avec ses personnages au cœur du quotidien , irrigue sa fiction d’un regard implacable sur une société dont l’inhumanité qu’elle génère finit par engendrer les drames. Et ce regard est d’autant plus fort qu’au centre de son constat elle y intègre  ce possible en forme de lueur d’espoir ( et d’humanité ) qui s’ inscrit au cœur du sacrifice   dont sont porteur ses deux héros ( et comédiens  ) magnifiques . Swifty et sa passion pour les chevaux , et Arbor dont les douleurs et les révoltes vont finir par trouver écho. Et que symbolise le superbe plan final de la main tendue qu’une autre vient serrer et réconforter. C’est sublime ….

Une scène  de La  course   illégale de  chevaux
Une scène de la course illégale de chevaux

Clio Barnard s’inscrit avec ce premier long métrage de fiction dans la veine , et en héritière , à la fois de la littérature ( Wilde,  ou surtout,  Dickens et son Oliver Twist ) , et de ce cinéma Britannique dont la dimension sociale a été portée au somment par des cinéastes comme Tony Richardson , Stephen Frears , Bill Douglas , Mike Leigh ou Ken Loach . D’ailleurs son Géant égoïste n’est pas sans rappeler le choc qu’avait crée à l’époque chez les spectateurs Kess ( 1969) de ken Loach , avec le portrait de son jeune héros Billy Casper dans une petite ville minière Anglaise du Yorkshire dont la destinée fait écho à celle des deux héros de la cinéaste , et notamment, au Personnage de Swifty et son amour des chevaux. Dans Kess, en effet,  le héros, Billy trouvait lui aussi refuge dans l’amour pour les animaux, et le dressage d’un faucon.

Il y a des films qui vous touchent en plein cœur et vous bouleversent par tout ce qu’ils donnent à voir sur les individus et leurs destinées qui font écho à notre propre sensibilité,  en nous offrant les interrogations qui doivent toujours l’habiter pour en appeler à la vigilance,  afin que l’indifférence coupable ne gagne du terrain …

(Etienne Ballérini)

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